Parodie
Comme ça fait un moment qu’ils poireautent avec les gens du campement, Zykë les a affublés de surnoms à sa façon. Il y a « Vautour », qui a un long cou et un long pif. « Nabot », avec le bas de ses jambes de pantalons qui traînent dans la boue. « Belle », une Sophia Loren sans les dents.
Zykë :
« Parodie », c’est le meilleur titre.
Msieu Poncet (surpris) :
Ah ouais ? Pas « Oro » ?
Zykë :
« Oro » est spécial. C’est le phénomène. C’est le meilleur titre commercial. Mais si je devais réunir mes trois aventures vécues, avec « Sahara », dans un seul volume, j’appellerais le bouquin « Parodies ». Avec un « s ».
Il y a deux gros types. Pour les différencier, Zykë a appelé le premier « Gros-qui-pue ». L’autre, celui qui a des gros yeux pâles et vides, qui ne cesse de chanter « Pétite oizau qué vole dans lé ciel », c’est « Gros-zoziau ».
Zykë :
Mes aventures, ce sont des blagues.
Gros-zoziau (psalmodiant) :
Pétiiiiite… oizau… que vole dans lééééé ciel…
Zykë :
On est au vingtième siècle. Les explorateurs blancs qui se taillaient des territoires en donnant des coups de pieds au cul des indigènes, il y a longtemps que c’est fini. Pour avoir un goût d’aventure, je suis obligé de les mettre en scène.
Msieu Poncet :
J’pige pas…
« Shérif », ainsi qu’ils ont surnommé le chef du campement, à cause de son chapeau de cuir, est parti avec Fredo chercher de l’or au village voisin. Fredo a accepté d’être payé en métal jaune. Vu qu’ils sont partis depuis plus de trois heures, il doit y avoir une roubignolle dans le système.
Zykë :
Prends Toronto. C’est une ville tranquille. Les tables de poker, au départ, elles sont là pour des bourgeois qui s’encanaillent. Pas plus. C’est moi qui fais monter les enjeux. C’est moi qui développe la tricherie à grande échelle. C’est moi qui en rajoute sur le côté mafia italienne…
« Gros-qui-pue », « Matrone » et « Hercule » tripotent les boutons du groupe électrogène allemand posé dans la boue. Les « Graces », trois jeunes femmes aux jupes de couleurs vives, les observent en échangeant des commentaires. Ludo, le cousin et associé de Fredo, monte la garde à l’arrière du dix-tonnes. Dans la remorque, on distingue d’autres groupes électrogènes empilés.
Zykë (poursuivant) :
Pour l’or, c’est pareil. Je le dis dans le livre : le Costa-Rica est un pays tranquille. Dans n’importe quel patelin voisin, au Panama ou au Salvador, je n’aurais pas tenu trois jours. Ils ne m’auraient pas laisser mettre un tel bordel. Ils m’auraient tué avant…
Gros-zoziau :
Qué vole dans lééééé ciel…
Zykë :
Quand tu veux exploiter une mine au Costa-Rica, tu fondes une société, tu achètes une pelleteuse, tu embauches les gens normalement. Tu n’as pas besoin de barres-à-mines, de flingues et de dynamite. Du moins, pas autant. C’est moi qui ai installé le western…
« Hercule » tire la corde du lanceur. Le groupe démarre avec un bon ronron de machine neuve. Les « Graces » applaudissent, ravies. « Nabot » s’est faufilé entre les autres. Il actionne la manette des gaz. Le moteur hurle. Ludo s’approche, les mains levées.
Ludo :
Eh là, on se calme, hein, on se calme !…
Zykë (criant pour se faire entendre) :
Dans le Sahara, je leur faisais ranger les camions en cercle, le soir. Comme un convoi de chariots de la conquête de l’ouest. Et je gueulais jusqu’à ce que le cercle soit parfait. Je faisais mon petit Rommel. Je les obligeais à organiser des tours de garde.
Les « Graces » se sont jetées sur Ludo. Elles lui caressent le torse et l’entrejambe, pépiant des invites qu’on devine obscènes. Ludo les bouscule sans ménagement, écarte « Nabot » et éteint le générateur.
Zykë (dans le silence revenu) :
Pas besoin de tours de gardes. La piste d’Adrar, c’est une route. Tu rajoutes du goudron, elle est aussi exotique que l’autoroute Paris-Marseille…
Msieu Poncet :
Alors, les types se relevaient la nuit pour surveiller…
Zykë (rigolard) :
Pour surveiller rien. Que tchi.
L’extinction du moteur a ramené un peu de calme. Les « Graces » font toujours des mamours à Ludo. « Belle » s’est jointe à elles, lui caressant l’arrière du jean d’une main maigre surchargée de bagues en argent.
Msieu Poncet (rigolant de même) :
Tu exagères.
Zykë :
C’est ça, Msieu Poncet. Je suis toujours exagéré. Ce qu’on peut me reconnaître, c’est que j’ai toujours poussé la blague à son maximum. Mes aventures, ce sont des farces. Des parodies. Il n’y a pas de meilleur mot. Tiens, voilà les autres qui reviennent…
Au bout des ornières parallèles qui servent de chemin d’accès au campement est apparue la Lada grise de « Shérif ». Une bande de gamins dépenaillés surgit d’une roulotte et court à sa rencontre. Autour, la plaine s’étend, monotone, aussi jonchée d’ordures qu’une fin du monde, bruissant doucement sous le crachin qui la caresse.
Zykë (le regard pensif sur cette désolation) :
C’est comme si je mettais en scène des fictions dans la réalité. Je vais même te dire un truc, Msieu Poncet. Quand j’ai fini d’écrire Oro, j’ai pensé que l’aventure écrite avait plus de valeur que l’aventure telle qu’elle avait eu lieu. Tu me suis ?
Msieu Poncet :
Pas bien, non.
Sur le chemin, « Shérif » klaxonne pour écarte la nuée de gamins qui lui bouche le passage. Sans un mot d’explication, les « Graces » lâchent Ludo et s’éloignent. Ludo se retrouve enlacé à « Belle ». Il essaie en vain d’échapper à son étreinte.
Belle (gazouillant) :
Ludo chéri joli beaucoup beaucoup…
Zykë :
Comme si j’avais vécu cette aventure pour l’écrire un jour. Comme si le vrai aboutissement de cette aventure, c’était d’être devenue un livre…
Msieu Poncet (se prenant les tempes) :
Le roman précède-t-il l’action ? Ou bien l’action le roman ? Aïe, aïe, aïe, la prise de tête !
Gros-zoziau (imitant Msieu Poncet, les paumes serrées sur son front) :
Pétiiiiite… oizau…
(À suivre)