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Parole(s) de Zykë 11

Publié par le 13 avril 2026


L’anti-Papillon

Zykë prend un malin plaisir à jongler avec les billets devant l’Uruguayenne. Il les étale, les ramasse, les déploie en éventail, les rassemble, se passe la liasse sous les narines comme pour en humer le précieux fumet.

Zykë (les lueurs du feu, rougeoyantes, magnifient ses grimaces sardoniques) :
Pas de chance ! Putain t’as vraiment pas eu le bol avec toi !

L’Uruguayenne (vaincue) :
D’accuerdo. T’es le plus fort sur ce coup. Je reconnais, puto !

Elle fait la gueule. Ses cheveux pendillent, serpents boueux. Ses yeux noirs ont perdu de leur éclat. Même les tatouages guerriers sur ses avant-bras paraissent avoir terni. Elle se dresse d’un coup. Un instant, on peut croire qu’elle va disperser à coups de pieds la couverture au sol et avec elle les cartes de sa dernière main malheureuse.

Zykë (lui tendant les biftons) :
Tiens, amiga. C’est ton salaire. Tu l’as gagné, ton pognon. Tu crois que je veux te le piquer ?

L’Uruguayenne (incrédule) :
Te burlas ? Tu te fous de moi ?

Zykë :
Absolument pas. C’était pour déconner. Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, de ton artiche ?

Moitié rassérénée, moitié bourrue après s’être fait mener en bateau, elle empoche le fric, ramasse son fusil et disparaît dans l’ombre du carbet. Zykë et Msieu Poncet restent seuls. Au-dessus du feu enragent des légions d’insectes. Du marais proche monte les frottements ponctués de claquements humides de deux bestioles qui s’assassinent.

Msieu Poncet (rigolant) :
Tu fais toujours ça !

Zykë :
Quoi ?

Msieu Poncet :
Tu défies les employés au jeu, tu leur regagnes leur salaire et après tu leur rends le fric.

Zykë :
Une petite blague innocente… Ça passe le temps.

Msieu Poncet :
La vérité, c’est que tu es sympa.

Zykë :
Je n’irais pas jusque là.

Msieu Poncet :
Tu es un bon salopard, aussi, je te l’accorde.

Zykë :
Merci bien, Msieu Poncet.

Il jette une brassée de branchages sur le foyer. Le bois humide ne prend pas tout de suite. Il dégage d’abord d’épaisses volutes de fumée qui ont le mérite d’éloigner un temps les insectes.

Msieu Poncet (toussant) :
Kof… Je me demande pourquoi, dans tes bouquins, tu mets toujours en valeur ton côté fils-de-pute. Kof, kof… Tu ne parles jamais de ta compréhension des gens, de ta générosité. Kof… De ta façon de tout mettre en œuvre pour donner un coup de main.

Zykë :
C’est ça, un aventurier. Le chevalier. La veuve et l’orphelin, tu te souviens ?

Msieu Poncet :
Moi, je sais. Je te connais, à force. Mais les lecteurs…

Zykë réfléchit. Il roule un joint en silence. Ils ont de l’herbe brésilienne très forte mais saturée de graines et de brindilles et difficile à rouler, surtout dans cette environnement humide où le papier se transforme en buvard. Dans le marais l’une des bêtes a fini par bouffer l’autre. Le silence agité de la nuit en jungle est revenu.

Zykë :
J’ai essayé de faire rédiger Oro par des professionnels, mais ça n’a donné que de la merde. Quand j’ai réalisé que j’allais devoir l’écrire moi-même, j’étais à Saint-Domingue. J’ai envoyé un copain à l’Alliance Française piquer des livres d’aventures. Il m’a rapporté un bouquin d’Henry de Monfreid et Papillon, de l’autre shmock.

Msieu Poncet :
Henri Charrière. Un best-seller. Et l’autre, ça devait être Les Secrets De La Mer Rouge.

Zykë :
C’est ça. Monfreid était sûrement un type sympa, mais il n’arrête pas de se faire balader par des embrouilleurs qu’il pense être ses copains. Ça m’a vite gonflé. En plus, je n’ai pas aimé son style.

Msieu Poncet (récitant) :
« De grandes montagnes sombres se dressent comme une muraille de l’autre côté du golfe de Tadjourah. Leurs hautes falaises de basalte défendent le mystérieux pays Dankali, peuplé de rebelles… »

Zykë :
Voilà. Et bla et bla… J’ai pris ça comme modèle et j’ai décidé de faire le contraire. Rien à branler des mystères des falaises et des ch’ais-pas-qui rebelles de mes couilles.

Msieu Poncet (rigolant) :
Vu comme ça…

Zykë appuie son joint contre une braise, le porte à sa bouche et aspire.

Zykë (dans l’obscurité que perce le bout incandescent du pétard) :
Papillon, j’ai tenu une centaine de pages, en envoyant le bouquin gicler sur les murs toutes les trois minutes, tellement il me foutait les glandes. Au bout du compte, je l’ai déchiré et j’ai jeté les bouts par la fenêtre.

Msieu Poncet (toussant sa mère) :
À… kof, kof… À ce point-là ?

Zykë :
Le type n’arrête pas de se justifier ! Il répète toutes les dix pages qu’il n’a pas tué. Qu’il se retrouve au bagne à cause d’une injustice. Qu’est-ce qu’on en a à foutre, de son innocence ? Le sujet, c’est qu’il est au bagne.

Msieu Poncet :
Je l’ai lu plein de fois. Je n’avais jamais pensé à ça…

Zykë (retenant la fumée) :
Non… Non… Non… C’est un voyou. Il l’a choisi. Il s’est fait prendre. Il est envoyé à Cayenne… (Il souffle)… Je lui reconnais le droit de gueuler contre la dureté du bagne, mais pas de chouiner à chaque page : « ouin, c’est pas moi, c’est pas ma faute ! »…

Le feu a repris, d’abord en flammèches hésitantes sur le pourtour, puis en une vraie flamme qui a embrasé la branche la plus grosse. Aussitôt revient le manège des insectes. Dans le carbet, l’Uruguayenne ronfle doucement.

Zykë :
Au début, il y a un évêque qui vient le voir dans sa cellule. Et là, qu’est-ce qu’il dit, Papi ?

Msieu Poncet :
Euh… à peu près : « touché par la bonté de ce saint homme, je m’agenouille pour prier ».

Zykë :
Il se fout à genoux ! Il ne veut pas lui tailler une pipe, non plus, au monseigneur ? J’appelle ça des simagrées. Elles n’ont qu’un but, c’est de se faire bien voir des bourgeois qui ont acheté le livre. Sale hypocrite qui veut se faire pardonner !

Il tend le joint à Msieu Poncet, qui tire dessus et repart à s’étrangler de plus belle.

Zykë :
Je ne voulais pas de ça dans mes bouquins. Surtout pas de ça. J’ai refusé les règles de la société. Je me suis mis hors-la-loi. Je me suis forcément mis dans la peau d’un salopard. Et j’y ai pris plaisir, parce que c’est bon de faire le pirate. C’est ça que j’ai voulu raconter.

Planqué dans des feuillages proches, un hocco se met à crier. C’est une sorte de grosse poule noire qu’on aperçoit que très rarement le jour. Son cri est étrangement mélancolique. Une sorte de long sifflement qui va s’atténuant, comme la sirène d’un train qui s’éloigne. Les deux hommes prennent le temps d’écouter. Msieu Poncet, retenant toujours sa toux, rend le pétard à Zykë.

Zykë (grommelant, après un moment de silence) :
Je m’en bats les couilles, qu’on me pardonne.

(À suivre)

 

 

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