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Parole(s) de Zykë 12

Publié par le 20 avril 2026


Éternels voyageurs

Zykë (le ton rêveur, tenant un bol empli de ce qui semble être du café) :
Tout Paris me traite de vendeur d’eau-de-feu. De troqueur de verroterie contre de l’or. Dans les conversations mondaines, je suis un colon attardé. Un pollueur d’authenticité. Un exploiteur d’indigènes en voie de développement…

Sous un préau de palmes tressées, un vaste lit-table comme on en trouve dans toutes les campagnes d’Asie. De gros coussins blancs font office de fauteuils. La machine à écrire, les rames de papiers et les stylos épars indiquent qu’un livre est en chantier.

Zykë (la voix étrangement traînante) :
Pour le massacre des bisons, c’est pas moi. Heureusement, il y a des preuves. Le sac du Palais d’Hiver, je n’y étais pas. Les massacres de la mission Voulet-Chanoine : je suis innocent…

Msieu Poncet (gloussant bêtement, un bol semblable à la main) :
Je témoigne !

Une brise caresse les massifs de fleurs multicolores et les chevelures des palmiers nains. Elle agite les pages de construction de chapitres que, faute de cloisons, Msieu Poncet a pendu à des fils, comme du linge à sécher. Il faut un regard expert pour déterminer que le café dans les bols est en fait du thé rendu très noir par l’opium qui y est mélangé.

Zykë (emporté) :
On m’attribue des gestes de violence inouïe…

Msieu Poncet (faussement choqué) :
Quelle injustice !

Les feuilles accrochées à leurs pinces à linge portent des titres violents, en grandes capitales rouges et noires. « CAGE DE BAMBOU », « GARDIEN CINGLÉ », « NARRATEUR : PLAN D’ÉVASION ». À quelques mètres de là, puisant l’eau d’une grande jarre de terre cuite, deux très jolies filles s’arrosent l’une l’autre. Elles gazouillent en malais. Leurs sarongs multicolores collent à leurs formes.

Zykë (sur sa lancée) :
Des raclées… Des bars dévastés… Des forêts dynamitées… Des cimetières précolombiens profanés…

Msieu Poncet :
Ça, c’est vrai !… (Il ferme les yeux) Je cite : « C’est un tripode de terre cuite de trente centimètres de haut que je dégage en raclant doucement autour avec la machette. Il a entre mille ou quinze cents ans. À la fin de la journée, j’en ai quatre qui sèchent au soleil »…

Zykë :
C’est de moi, ça ?

Msieu Poncet :
« Oro », page cent trente et quelques.

Zykë :
Bon. D’accord. Faute avouée est à demi pardonnée. J’avoue deux fois, c’est bon ?

Msieu Poncet :
La cour vous absout, monsieur Zykë…

Zykë :
La cour peut se carrer son absolution dans le troufion !

Ils éclatent de rire. Une jouvencelle brune nue sommeille dans un hamac de toile. Un peu plus loin, au seuil d’une cabane, la maquerelle, une femme plus âgée, accroupie, armée d’un couteau à large lame carrée, coupe des légumes en petits morceaux sur un billot. Zykë change de position. Son poids considérable fait gémir et vaciller le lit-table.

Zykë (soudain sérieux, la voix posée) :
En France, l’opinion m’a catalogué : une brute échappée du temps de l’exploitation coloniale. Un personnage. Le Blanc avec le casque en liège, les bottes et la cravache. Je ne me fais pas chier à démentir. Les gens pensent ce qu’ils veulent, c’est leur problème. Je me fous de leur estime. N’empêche qu’ils se trompent d’époque.

Msieu Poncet (illico sérieux, lui aussi, en bon habitué de la vivacité cérébrale de son boss) :
Ils se réfèrent à ce qu’ils connaissent. À leur propre histoire.

Zykë :
Exactement… L’Aventurier, c’est un personnage. Mais il n’a pas d’époque. Il est éternel. À un moment, c’est vrai, pour les Occidentaux, il a pu être une figure de colon. Mais s’arrêter là, c’est stupide.

Msieu Poncet :
Continue. C’est intéressant.

Zykë :
Ah ouais ?

Msieu Poncet :
Tu m’étonnes !

Zykë :
Bon… Depuis les cavernes, tu as des types qui sont allés voir ailleurs. Ils ont rencontré d’autres tribus. Ils ont appris des trucs. Ils en ont apporté d’autres. Tu en as qui ont eu des idées nouvelles. Les gens du coin n’y avaient pas pensé et le type a dit : « tiens, on peut faire ça ou ça »…

Msieu Poncet :
Il met le bordel, quoi.

Zykë :
Oui ! Peut-être que, sur le moment, ça fait chier, mais sur la durée, c’est positif.

Msieu Poncet :
L’élément perturbateur.

Zykë :
C’est ça. Et puis il y a le négoce. Le type habite près de la mer. Il a du poisson. Il en apporte à des gusses qui vivent dans les montagnes. Eux, ils ont du fer. Ils échangent. C’est de tous les temps, ça. C’est la culture de base de l’humanité. C’est dans sa nature, peut-être.

Msieu Poncet :
Hon, hon…

Les jolies tourterelles en ayant fini de leur toilette, elles ont disparu à l’intérieur de la masure. Ibu, la vieille, a mis à cuire ses légumes sur un réchaud à gaz et s’affaire maintenant à vider des poissons flasques de rizières. La demoiselle du hamac, éveillée, se gatte lentement les avant-bras, perdue dans une rêverie encore assoupie.

Zykë :
Je trouve un truc à un endroit que je paye dix balles. Je le rapporte chez moi où je peux le vendre cent balles. C’est le négoce. Ça a toujours été.

Msieu Poncet :
Hmm…

Zykë :
Je veux dire que, quand je fais ça, je suis dans un système qui s’est mis en route il y a des millénaires. Par contre, débarquer par centaines en avion tous les matins pour passer quinze jours à ne rien branler…

Msieu Poncet :
À se ressourcer !

Zykë :
Comme tu dis. Eh ben ça, c’est nouveau. Ça, ce n’est nulle part dans l’histoire de l’humanité. Et je ne suis pas sûr que ça, ce soit positif. Mais alors pas sûr du tout…

Ibu s’approche à petits pas, les jambes entravées par son sampot serré, le bas du visage figé en un grand sourire froid. La belle somnolente, soudain alerte, se coule au bas du hamac, revêt sa nudité d’un tissu hâtif et s’empresse vers la cabane. Les filles craignent leur maîtresse.

Ibu (à Zykë) :
You more black tea ? Vous prendrez encore du « thé noir » ?

Zykë :
Oui, s’il te plaît, ma belle.

Il se renverse sur son coussin, déclenchant un nouveau couinement de bois torturé, et laisse errer son regard sur les papiers pendus.

Zykë (murmurant) :
Hmm… La cage… Okay… Plan d’évasion… Reprise par le narrateur… D’accord !… (Il se plante sur un coude) : Si on travaillait un petit peu, Msieu Poncet ?…

(À suivre)

 

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