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Un été avec Bixby 01

Publié par le 26 juin 2021

 

Juin 1976. J’ai quinze ans. Plus tard, on appellera cet été celui de « La Sécheresse », tant il fera chaud sur toute la France. Là-haut, entre 1800 et 2200 mètres, dans mon vallon harassé par le dur vent des hauteurs, cogné par les orages et fouetté par la neige dès la mi-août, je ne m’en apercevrai pas.
À la gare de Veynes, il y a une paire de gendarmes sur le quai. Je me dépêche de descendre du wagon, du côté opposé, sur la voie. Peut-être les pandores sont-ils là pour surprendre un malfaiteur ? Ou pour tout autre service en rapport avec la SNCF ? Moutard en vadrouille, fugueur, fuyard de parents adultères et menteurs, je ne cours pas le risque.
Depuis la sortie du bourg, la petite route sinueuse monte vers de hauts pics de roche nue. Pèse sur mon dos d’un poids familier mon vieux Lafuma de scout aux armatures de bois, mais, dans ma précipitation, j’ai abandonné dans le train le sac de livres achetés au kiosque de la gare de Lyon-Perrache. Je n’ai plus que celui que j’étais en train de feuilleter, un recueil de nouvelles, à présent glissé dans la poche-revolver de mon jean. Avec une amertume sans nom, je réalise que j’ai aussi oublié sur la banquette mon Waterman à plume vert, cadeau de mon parrain le docteur pour mon entrée en sixième, avec lequel j’ai écrit d’assez médiocres poèmes et L’Île Aux Crabes, ma première histoire.
Le gros type jovial dans la 2 CV emplie d’odeurs de volaille m’explique qu’un de ses amis, propriétaire d’une ferme au-dessus d’Agnières-en-Dévoluy, cherche quelqu’un pour garder son troupeau, son pâtre habituel s’étant cassé la jambe quelques jours plus tôt. Il parle avec une sorte d’accent du sud – comme tout le monde par ici, je m’en rendrai compte – prononçant chaque lettre, y compris les « e » muets, mais dépourvu de la musicalité qui égaye le parler des gens de la côte. Je dis que ça m’intéresse.
Le fermier s’appelle Lucas. C’est un homme court au visage dur et aux épaules têtues. Debout devant l’étable de pierres, il me considère sans sympathie. Derrière lui, dans une obscurité de grotte, sa femme traie une vache.
– On peut essayer, me dit-il. Mais si ça ne fonctionne pas, hé…
Je suis logé pour cette nuit dans un réduit aux murs occupés d’étagères chargées de bocaux de légumes en conserve et de confitures de fruits. Du plafond pendent des rouleaux de viande mise à sécher dont coule une forte odeur de suint de mouton.
– Demain, on montera aux bêtes. Ne veille pas, on partira tôt.
Le fils de la maison se montre sympathique avec moi. Il aime le travail des champs mais pas la garde des troupeaux et il voyait avec inquiétude se profiler l’obligation pour lui de passer l’été dans l’alpage, faute de berger. Il me tend plusieurs numéros de « Pâtre », une revue consacrée à l’élevage des ovins.
– Té, si tu veux te renseigner un peu.
– Merci. Mais, dis, il n’y aurait pas des livres ?
– Des livres ?
Il rit à cette idée, avec l’air de penser que je viens de dire une ânerie.
– Ne lis pas trop tard, me conseille-t-il. Papa, il n’aime pas traîner, le matin. D’ailleurs, il n’aime jamais ça, qu’on traîne…
Je dédaigne les « Pâtre » qui, avec leur mise en page austère, leurs photos en noir et blanc à gros grains et leurs graphiques, me paraissent rébarbatifs, et préfère me pencher sur mon livre. Le livre. Celui qui sera jusqu’à la fin de septembre mon unique compagnon.
C’est un format poche de la collection « Marabout Fantastique ». Auteur : un certain Jérôme Bixby. Titre : Appelez-Moi Un Exorciste. Sous-titre : récits fantastiques. La couverture criarde représente une femme presque nue, aux formes suggestives, à la chevelure d’un roux flamboyant qu’une immense statue, du genre de celles qui hantent l’Île de Pâques tient entre deux gigantesques mains de pierre, comme King-Kong la vierge qui lui est offerte en sacrifice.
La lumière est pauvre qui sourd d’une faible ampoule pendue à un fil nu, parmi les chapelets de pancetta et un déroulé de ruban adhésif couvert de cadavres de mouches, mais, négligeant les conseils de mon patron et de son fils, je commence à lire…

 

LE MEILLEUR AMANT DE TOUT L’ENFER (1)

Ils le traînèrent à travers des cavernes flamboyantes, le long de fossés débordant de lave qui lui carbonisait la peau et lui brûlait les cheveux. Ils le firent traverser des ponts de pierre noire surplombant des profondeurs vertigineuses d’où s’élevaient les cris des damnés qui se tordaient dans des brasiers sulfureux et criaient sous l’action des fourches leur piquant les fesses.
Jim Maddock hurlait de douleur pendant qu’on le traînait et riait en même temps.
Les Démons le tirèrent jusqu’à la salle du trône de Sa Bassesse Royale, dans le coin sud-ouest de la Géhenne. Sur l’énorme sol en pierre brillante, ils envoyèrent bouler cette créature en train de rire – la première probablement qu’ils eussent jamais conduite en Enfer. Ils haussèrent leurs épaules étriquées tandis qu’au son de ce rire humain le Diable regardait autour de lui avec étonnement. Son Altesse Fétide regarda du haut de sa grandeur la face de Jim Maddock déformée par le rire.
– Eh bien, eh bien, laissa échapper Jim Maddock entre deux gloussements.
Il examinait autour de lui la grande et sombre salle du trône… les murs noirs avec leurs hautes fenêtres arquées, dans lesquelles se reflétaient des petites lueurs tremblotantes… Le haut siège de bronze… les Démons bossus avec leurs yeux perçants et leurs crocs jaunes.
– Ainsi… ainsi, vous existez vraiment ! Je n’en ai jamais été convaincu…
– Maintenant, vous le serez, grommela Son Ignominie Suprême.
– Je serai damné ! dit Jim Maddock, levant les yeux sur l’affreux long visage.
– Indubitablement, répondit le Diable.
Jim Maddock rit. La lave avait brûlé presque toute la peau de son torse (on voyait par endroits la chair à nu), ses lèvres étaient crevassées, ses cheveux disparus, et les lobes de ses oreilles ressemblaient à deux gousses noires carbonisées. Mais il riait.
– Comment? dit le Diable, qu’y a-t-il de si drôle en Enfer ? Sais-tu ce qui t’attend… Pécheur ! Séducteur ! Adultère ! Fornicateur !
– Coupable ! Je plaide coupable ! dit Jim Maddock en riant. Et comment ! Oui, j’ai ravi leurs femmes et leurs filles encore vierges. Je me suis servi de fausses promesses, je les ai enivrées à l’alcool, à l’essence de cantharide ! Oh, je suis coupable,, d’accord. Et je serais encore occupé, si cet empoté n’avait pas pris ce virage à gauche devant moi.
Il fit une pause.
– Il est ici, lui aussi, maintenant ? Je l’espère !
– Lui… dit Son Altesse Fétide, hésitant à prononcer le mot ciel. Il est En Haut. Il a mené une bonne vie. Malheureusement.
– Malheureusement… répétèrent en écho les Diables autour de lui.
– Eh bien, on ferait mieux de ne pas lui donner de permis de conduire, dit Jim Maddock, ou je fais un malheur… Ainsi, je suis coupable. Mais rien ne m’arrivera !
Il les regarda en les narguant et planta ses mains noircies par les flammes sur ses hanches décharnées.
– Ah-h-h-h, dirent les Démons, prévoyant un dur à cuire. Les durs à cuire, c’était leur affaire. Ils en venaient toujours à bout. L’un d’eux piqua sa fourche dans le derrière de Jim Maddock… Celui-ci sursauta, puis fit semblant de rien.
– Et pourquoi ne va-t-il rien t’arriver ? s’enquit Son Honorable Turpitude. Il posa une main toute en griffes sur sa fourche gigantesque (elle était plus grande que la créature devant lui) et la regarda avec un certain attendrissement car la plupart des âmes humaines qui se présentaient devant lui se mettaient immédiatement à ramper, à gémir et à renier leurs péchés… Diable, comme cela l’agaçait ! Mais de temps en temps, il y avait une exception. Chacune était différente (chacune était forte) et, diable, comme c’était amusant de la réduire à un petit tas de lambeaux proférant des sons inaudibles. Les fortes têtes étaient sa seule distraction… Elles rompaient la monotonie des siècles… Elles se distinguaient de l’espèce courante, braillante et piaillante, des âmes damnées dont on pouvait distinguer faiblement le tapage, même à ce moment, à travers les fenêtres de la salle du trône.
– Rien ne m’arrivera, dit Jim Maddock avec fermeté, car je vous offre un marché. Et je gagnerai !
– Ah-h, dit le Diable.
– Ah-h, répétèrent les Démons en se poussant du coude et en ricanant. Car ils avaient vu le Patron gagner tous les marchés qu’il avait conclu avec les mortels.
– Tu me proposes un marché ? ricana Sa Pourriture Sacrée, découvrant des crocs longs de quinze centimètres.
– Pas un marché, mais un pari ! rétorqua Jim Maddock. Un défi, si vous préférez !
– Tout pari avec moi est un défi, dit le Diable calmement, adressant un clin d’oeil aux Démons. Et je l’accepte, sans en connaître la teneur. Eh bien… de quoi s’agit-il ?
– Je suis, affirma Jim Maddock, un amant plus puissant que vous !
Tandis que le Diable, d’un air amusé et incrédule, abaissait son regard sur l’âme de Jim Maddock, les Démons qui l’entouraient se mirent en branle. Ils déposèrent leurs fourches, se donnèrent de petites claques dans le dos (o il ne restait que la peau sur les os) et rirent à gorge déployée. Et finalement le Diable éclata lui-aussi d’un rire énorme. Car, d’un bout de l’Enfer à l’autre, il était connu, lui, Sa Bassesse Royale, comme l’amant le plus puissant de tous les temps. Personne ne lui venait à la cheville (ni ailleurs) quant à la dimension, la vigueur ou l’endurance. Dix mille prostituées en train de cuire aux alentours pouvaient en témoigner : ses attentions les avaient arrachées parfois au feu de leur rôtissoire.
– Je relève ton défi, dit le Diable, que tu l’appelles marché ou tout ce que tu voudras. Allons-y. Très bien. J’ai deux questions. Tout d’abord, quel sera ton gage si tu perds ? Deuxièmement, quel sera mon gage si je perds ?
Il fit une pause et reprit :
– Et une troisième question : comment te proposes-tu de mettre tes prétentions à l’épreuve ?
– Donnez-moi des femmes, dit Jim Maddock. De jolies femmes… de belles femmes… des femmes pour enflammer mon corps. Euh…
Il s’interrompit et ses lèvres craquelées ébauchèrent un rictus.
– M’enflammer au sens figuré, bien sûr ! Mais vous devez jouer le jeu honnêtement. Je ne pourrai pas m’exécuter si vous me livrez des harpies, des aborigènes ou des vieilles femmes avec des cheveux gris parsemés sur des crânes ridés ! Donnez-moi des femmes auprès desquelles le sang d’un homme ne fait qu’un tour. Prenez pour vous le même nombre de femmes ! Une centaine… un millier… dix mille !… Et lorsque, fatigué, vous serez devenu incapable de rendre hommage à leurs charmes, je pourrai encore oeuvrer avec la vigueur de mille étalons. Voilà mon défi. L’acceptez-vous ?
– J’accepte, sourit le Diable, tandis que les Démons rigolaient.
Il fit un geste de sa main géante et Jim Maddock et lui se retrouvèrent nus dans un sombre corridor.

 

(À suivre)

 

 

Les Wallis de Kons 13
Un été avec Bixby 02

One Response to Un été avec Bixby 01

  1. Alighieri

    C’est la divine comédie et l’enfer de Dante revisité ?

    C’est gonflé de défier de diable quand même…