browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

Les Wallis de Kons 12

Publié par le 5 juin 2021

 

« C’est comment, c’est comment qu’on freine. ?… » Saint-Bashung, épitre aux paumés. Suite et fin.

« Pour l’instant, Franck n’est pas mort. Il est plus que vivant et c’est un fléau ». Kons, au soleil levant.

 

Auparavant : de passage à Nouméa, Konstantin, le localier de Nulle-part / mer, aka Wallis et Futuna, rencontre Franck, journaliste en Nouvelle-Calédonie. Entente immédiate. Une première bière sagement en terrasse et puis ça monte vite dans les tours. L’aube est proche quand Franck, ayant entraîné Kons chez lui, se fout à poil. Littéralement.

Je grille un clope en attendant la suite avec circonspection. Struan, la compagne australienne de Franck, fait la gueule. Sûr de lui, attributs à l’air, mon hôte me tend un verre de raide.
– Te bile pas, grand. J’suis pas partouzeur. C’est juste que j’ai mal aux couilles et un humour spécial.
Choc des verres. Jurons pas trop articulés. Explication :
– Avant-hier, je me suis renversé des oeufs brouillés sur la bite. J’ai fait bonne pine jusqu’à présent, vu que tu es mon invité, mais là, c’est trop, j’peux plus subir.
Struan s’amène, un tube à la main.
– Take it.
Franck prend la pommade et se tourne pour préserver ce qui reste de son intimité. Struan en profite pour vider son verre.
– Tout baigne, grand ? me jette-t-il en se ceignant d’un paréo.
– À deux cents pour cent, Franck. Tu sais que le soleil va se lever ?
– Bah… T’as encore le temps. Buvons !
– Santé !

Je remarque deux étoiles sur sa peau blanche, de celles que forme la cicatrisation de la peau percée par une balle de fusil. Biceps et oblique gauche. Il voit que je vois. Je ne pose aucune question, tourne la tête vers la fenêtre. Le ciel est en train de s’éclaircir.
– Deux balles pour ma pomme, m’explique-t-il. Et une dans le bide pour mon pote Noich’ qui était à la place du mort.
Et mon Franck d’éclater de rire :
– Imagine un peu : plus de cent impacts dans la Toyota. Je crois que je tiens un record mondial avec cette histoire…
Il boit, se fait distant.
– J’les emmerde tous. J’ai décidé de ne pas être viré d’ici. Ma famille le fut des Hébrides. Moi j’le serai pas d’ici…
Je remets un coup de gnôle dans les verres. Tel un marathonien, j’ai trouvé mon second souffle dans l’effort. Struan s’envoie cul-sec une dose de brute, se ressert. Franck reste dans le sombre.
– C’est la merde des deux côtés de la barrière, grand. Ça va finir d’Accord de Nouméa en Accord de Paris en passant par Accord à la con pour finir en jus de boudin. Je connais la question. Crois-moi : ils sont tous pourris. À l’os. Chefs indépendantistes. Anti-indépendantistes. Pourris. C’est toujours le pauvre con qui fait les frais de leur tambouille. Je n’ai plus rien à attendre de tout ça, maintenant…

Je ne dis rien. Ni dans son sens, ni à rebours. Qu’aurais-je pu ajouter à une situation somme toute assez bien résumée ?
Franck et moi, c’était larrons en foire, d’entrée, forcément. Il me mettait dix ans dans la vue mais il me semblait être du même âge que lui. D’ailleurs, par la suite, par la tragique suite, la différence fut vite gommée. Une vraie communion d’esprit. Lui comme moi nous cassions les dents sur la première marche de l’escalier. Comment faire autrement quand nous étions deux types encore droits lâchés au milieu d’un bordel sans nom où la mesure de la réussite et de la respectabilité, c’était l’embrouille faite aux autres.

Struan :
– I’m gonna work, wankers. G’day !
– Feuque iou, répond Franck en écrasant l’accent français à mort. Tu pourrais causer français, depuis le temps que tu es avec moi. Ah la salope !
J’ai presque la gueule de bois et je me souviens que j’ai un avion à choper. J’essaie de me relever du divan. Franck capte mes intentions.
– Pas d’bile, on y sera…
Lucky grillée. Une lampée de « Number one », je me retrouve au top des statistiques de la santé physique et mentale. Une vraie condition d’ascète.

Franck roule cool vers la Tontouta. Pas un mot entre nous. Comme un vieux couple. Regret avéré de ne pas bosser côte à côte. On aurait sacrément rigolé. Trop, diraient certains.
Franck, Kons, deux dinosaures encore jeunes.

Une fine pluie glisse sur le pare-brise. Je monte la vitre. Franck ne bouge pas.
– Tu sais que tu as impressionné le mec que je t’ai envoyé ? Tu te souviens, le véto ? Le coup des lunettes noires pendant la nuit. Et puis tu vas finir par choper la crève avec ta fenêtre ouverte en pleine pluie…
– Tu veux que je te dise, grand ? J’en ai franchement rien à foutre.
– Okay…
– La pluie, la nuit… Ch’ais pas de quoi tu causes. J’pige pas.
– Okay.

Bar à l’étage de la Tontouta. Trois heures d’avance. Café, bière, whisky, gnôle. On écluse tout et on crame à mort des clopes.
– Où est le claque ? demande Franck à un serveur blanc.
Le type sourit avec difficulté. La question était pourtant posée en rigolant.
Et on re-boit ! Et remontés nous sommes !

  • Franck, t’as pas l’impression qu’on se fait baiser, toi et moi ?
    – Puisque tu abordes le sujet, je vais te mettre au parfum. Tu t’es fait calcer dès le début. Le moins con de tous, c’est Kiko. Il a vendu son affaire et mis les bouts. Il est sorti du piège. Des gars comme lui y en a pas deux…
    Franck l’extralucide, qui me lance un seau d’eau glacée imaginaire en pleine face !
    Il commande deux doubles-secs. On trinque.
    – T’es un con paumé. Moi, je suis un con conscient. Question d’expérience, c’est tout !
    Il me chope la joue de sa pogne puissante.
    – Réveille-toi, ducon.
    Ma clarinette ne joue pas la même partoche, il y a un blanc.
    – T’es qu’un pion dans leur petit jeu. La différence entre toi et moi, c’est que moi je le sais. Toi, t’es baisé, baisé, baisé…
    Il enfonce la pédale à démolir le moral.
    – Tu croyais refaire le monde, hein ? Baiser le tremblement, secouer le territoire, enculer les coutumiers. Casser les importateurs, tiens ! Faire chier les représentants de l’État, tout ça pour briser l’ennui de ta vie là-bas ! Ben non, c’est pas comme ça que ça marche.

Je suis tellement à bout d’arguments que je n’ai même pas les boules.
– T’as fini ? Donne un clope, s’il te plaît.
Il grogne :
– C’est vraiment parce que je t’aime bien…
Il me jette le paquet, tend la flamme.
– Mais alors, Franck, c’est comment qu’on freine ? Je me vois pas finir mes jours là-bas. C’est pas mon coin, bordel !
– D’façons, y a pas d’avenir pour toi ni pour ce que tu fais, les deux sont liés.
– C’est pas une question d’avenir, mais de vie ! Rien ne me retient mais je n’arrive pas à décarrer.

Le bar s’est rempli. C’est bondé. Franck et moi sommes complètement déboîtés. La table est un champ de bataille. Chemises ouvertes, avachis sur les chaises, on parle haut.
– Ton problème, c’est le pognon. Rien que du banal. Tu n’as rien devant toi, tu ne peux te poser nulle part et tu viens de claquer le peu que tu avais dans un billet d’avion. Résumé : tu es tenu par les couilles.
Je retape dans son paquet de cibiches.
– Tu permets ?
– Me prends pas pour un con. Sers-toi. C’est à toi.
– Écoute : on crame le bordel pour avoir une bonne excuse de se casser et on sort la tête haute de ce merdier. Qu’est-ce que tu en penses ?
– C’est un bon début. Va falloir que tu développes…
Il se lève, va pour la millième fois au bar, revient avec de l’alcool à ras bord. Il marche d’un pas assuré. Il fait claquer le cul des verres sur le faux marbre et, suffisamment fort pour que les clients alentour entendent, il crache :
– À défaut de prix Albert-Londres, on va p’têt’ se faire un nom dans l’alcoolisme !
Je me vois taper sur la table.
Je m’entends gueuler :
– Fermez le banc !

J’allume une balise, aspire et soupire pour souligner que je ne cause pas à la légère – mais je crois que Franck le savait déjà.
– Si on fout tout à terre, j’ai des replis en Gaule, chez des potes. Mais pas ici. Pas à Tahiti, j’ai déjà donné. La Caldochie, la Kanaky, c’est pas mon trip. Leurs querelles ne sont pas les miennes. Je préfère encore vivre ailleurs.
Face à face, on fume. On boit. Seuls.
– Je serai toujours un Zor’ et tu le sais. Même toi, en venant des Hébrides, tu es un exclus.
– Okay, grand. On fout la zone. La balle est dans ton camp. T’es au contact et je ferai le relais sur le Caillou.
Beurré, emporté par l’enthousiasme, je ricane :
– C’est vrai que tu as la réputation de savoir foutre la zone partout où tu passes…
Il n’apprécie pas.
– C’est l’ex-flic qui t’a dit ça ? Il a dû entendre parler de certaines histoires à l’époque où j’étais chaud et en divorce. Tu veux savoir de quoi il retourne, tête de noeud ?
Consommateurs aux tables voisines et personnel derrière le comptoir font semblant de rien.
– Tu veux savoir : ma vie est brisée, j’ai une réputation d’alcoolique et de type violent.
Tension ! Franck est en descente mauvaise.
– Rien n’est clair dans ton histoire, continue-t-il, agacé. Foutre le bordel, c’est bien, mais tu veux trouver quel biais pour te tirer d’affaire ? Il te faut un plan.
Des hauts parleurs tombe l’appel de la charrette dont je fais partie.
– Un plan ? Pour le moment je l’ignore totalement mais je vais trouver !

On sèche nos verres. J’explique que je dois reprendre mes esprits avant de passer à l’embarquement.
« C’est comment qu’on freine ? ». La chanson de Bashung tourne dans ma tête.
Dans ma pauvre cervelle carton bouilli.

Abrazzo. Je quitte Franck la quille lourde avec au coeur la volonté de le revoir.

Je le reverrai. On était deux types perdus mais, hélas, aucun de nous ne pourra épauler l’autre. Un gros loupé. Gros. À ses côtés, je le verrai organiser sa propre destruction, en dépit de tous mes arguments solides et variés.

Un des meilleurs hommes que j’ai rencontrés.

 

(À suivre)

 

Les Wallis de Kons 11
Les Wallis de Kons 13

Laisser un commentaire