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L’Auberge de l’Espérance – 02

Publié par le 13 mai 2017

 

1985, premier retour d’Afrique.
Sans le sou, la tête farcie de phrases, les doigts languissant d’un clavier, je me mis en quête d’un lieu paisible où écrire.
Ma mère et son mari possédaient dans le Lubéron une villa qu’ils n’occupaient que deux mois par an. J’en sollicitai les clés, ils m’envoyèrent me faire foutre.
Je fus sauvé des bancs publics par mon parrain, le docteur Jean-François Duvinage, son épouse, ma bien-aimée Martine, leurs filles Emmanuelle et Anne-Lise, qui m’ouvrirent les portes de leurs cœurs et celles de leur maison.
Là, dans une chambre meublée de tissu bleu et de chêne verni, devant le doux rectangle d’une fenêtre ouverte sur l’automne provençal, j’écrivis ce que je considère être mon premier texte abouti.

 

L’Auberge de l’Espérance
(une ancienne légende des temps modernes)

Au bout de cent vingt et un jours et de cent vingt et une nuits, Tonton Basile, observant la maison depuis la rue, se prit à sourire.
Un sourire esquissé, certes.
D’une part, il y avait si longtemps que personne dans le pays n’avait plus l’occasion de sourire que l’habitude s’en était perdue. D’autre part, le fier Tonton Basile était coquet et n’aimait guère exhiber à l’air libre le duo de gencives irrégulières mal peuplées de chicots qu’était devenue sa bouche.
Un sourire à lèvres retenues, donc, certes, mais un sourire quand même.

La maison avait de l’allure.
Un semblant d’allure, certes.
Elle était loin d’avoir recouvré sa splendeur passée.
Certes.
Les hauts murs en restaient rongés par les ans et l’abandon, fissurés ça et là, marbrés de dégoulinades de pourriture. Les fenêtres n’étaient protégées que par des pans de grillages par endroits crevés et des morceaux de bâches dépareillées. Sur le toit, l’ordonnancement des tuiles était trop souvent interrompu par des charpies de tôle rouillée. Enfin, trônant au sommet de sa volée de marches sinuées de lézardes, la porte d’entrée, dépouillée des vieilles planches qui la protégeaient naguère, semblait une gueule noire en train de crier misère à qui n’entendait pas.
Certes.
Certes.
Mais, la regardant, on sentait tout de même à mille signes que la vie l’habitait de nouveau.
— C’est incontestable, décida Tonton Basile. Voilà une bâtisse de nouveau décente et prête à recevoir tous les gens qu’elle pourra et même plus si nécessaire !

Alors, au grand soulagement de sa tribu, il frappa lentement ses grandes mains maigres l’une contre l’autre et déclara que le temps du repos était arrivé.