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Un été avec Bixby 11

Publié par le 4 septembre 2021

 

Il y a des jours…
Des jours comme celui-là, tiens, à l
a pluvieuse approche de la mi-septembre.
Des jours, alors même que se profile au futur proche la fin de la saison, la descente du troupeau dans la vallée et ma libération.
Il y a des jours où je me demande :
– Mais qu’est-ce que je fous là ?

C’est vrai, quoi !… J’ai quinze ans et demi. Les garçons de mon âge ont passé leurs vacances avec leurs parents, dans une coquette et familière résidence secondaire ou au bord de quelque plage, ou bien dans des camps de jeunesse, à s’initier à la voile, à l’escalade ou que sais-je encore !
Au feu de camp, avec Machin à la guitare, reprenant en chœur des rengaines de Graeme Allwright et Maxime Le Forestier.
Aux longues heures alanguies de lecture dans la tiédeur d’un jardin en fleur
s.
À la bouteille de whisky sifflée en douce avec des copains.
À la joliesse des filles, à ce qu’elles cachent dans leurs soutiens-gorges, aux bonheurs de jeunesse masculine dont elles détiennent les clés…
Et moi, voilà !
Seul !
Trois mois seul, cerné des hautes frontières d’un vallon herbeux perdu parmi les cimes.
Seul, avec pour seules compagnies une gentille fausse colley au regard vif
et un petit millier d’ovins placides.
Seul, avec pour tout bagage des boîtes de thon et de sardines, un couteau au fil de rasoir, un bâton de noisetier durci au feu, un vaste parapluie bleu et une escopette 9 mm censée de me faire apeurer les loups.
Seul, avec
un unique bouquin, Appelez-Moi Un Exorciste de Jérôme Bixby, tant de fois ouvert que les pages, maintenant spongieuses d’humidité se décollent à la jointure.
Seul, sous l’autorité d’
un patron dur comme les roches qui l’ont vu naître.
Seul,
douloureusement seul, avec pour seules occasions d’émois les courbes entraperçues d’un coin d’œil aussi amer que sournois, aussi timide que mendiant, des randonneuses de passage qui se rafraîchissaient à l’eau de mon ruisseau !
Alors, oui, il y a des jours, je me demande…

J’ai gardé toute la journée au col. De la voix rogue dont il use avec moi depuis que l’accident du bélier, monsieur Lucas m’a expliqué que c’était la dernière fois.
– Il n’
y a plus d’herbe, té, à force. Il va être temps d’aller sur le Serre-Long...
J’ai mené les bêtes au plus haut, là où la côte douce, se brisant brusquement au creux d’un défilé d’à peine deux mètres de large, entreprend sa descente abrupte vers la vallée voisine.
Nous avons baigné toute la journée dans un brouillard blanchâtre et fuligineux dont les humides charpies virevoltaient à chaque geste, comme une fumée que l’on bouscule.
Du troupeau étalé sur les pentes des flancs, je ne distinguais des bêtes que de vagues formes. Et encore étaient celles qui se tenaient au plus bas. À propos des autres, plus haut, pour savoir si tout allait bien, j’ai dû me fier aux cloches, à leur battement régulier, tranquille, qui me parvenait assourdi, étouffé par cette atmosphère en coton.
Je suis resté debout, en bas du troupeau, toute la journée. Les pierres du sol étaient trop détrempées pour que je m’y délasse. Mon duffle-coat s’était aussi gonflé d’humidité que celui d’un pêcheur des bancs de Terre-Neuve. De mes cheveux longs ruisselaient sans cesse des gouttes froides qui, me coulant sur le visage, gagnaient ma gorge et ma nuque avant de se perdre le long de mon dos et de ma poitrine.
Je n’ai qu’une envie, alors que je pousse les bêtes dans la redescente du col, flanqué de Zé qui s’ébroue tous les dix pas, c’est de les envoyer sur le chemin de la couche, d’avaler quelque chose de chaud et vite, bien vite, me recroqueviller au fond de mon duvet.

Quand nous arrivons au vallon, nous le trouvons libre de brouillard, à part quelques légères et longues traînées qui flottent au-dessus du ruisseau.
Bien que la lumière soit pauvre, tombée d’un ciel gonflé de gris, le troupeau m’apparaît clairement pour la première fois de la journée.
– Merde ! Oh, non, c’est pas vrai !…
Un seul regard suffit à se rendre compte qu’il est bien plus petit que d’ordinaire, amputé d’un bon tiers. Un autre regard m’apprend qu’il y manque la haute silhouette du bouc et me fait comprendre la situation : cet enfoiré à longues oreilles verticales a entraîné une partie de mes brebis de l’autre côté du col, dans la vallée voisine.
Cette fois, je fais fi des règles de lenteur. Au contraire, criant et tapant du bâton, je pousse les bêtes le plus rapidement possible jusqu’à la cabane.
Ce soir, il n’y aura pas de distribution de sel. Je les envoie immédiatement sur le chemin de la couche et, quant à moi, je repars illico avec Zé pour le col.

La brume est là qui nous y attend : un bloc de ouate grise dans ce presque crépuscule, épaisse comme un mur.
Je m’y enfonce, le pas résolu mais l’âme dégoûtée.
Il y a des jours, hein…
Zé elle-même, la vaillante Zé, ne s’insinue dans cette froidure mouillée que la tête basse, l’œil dur, maudissant sans doute son sort de chien de berger.
Dame ! Quand tant d’autres de ses congénères se trouvent à cette heure bien à l’abri d’une remise, d’un garage ou d’une niche, quand ils ne se prélassent pas sur le canapé de leur maître !
Je monte rapidement, poussant des volutes de brouillard devant moi, l’angoisse au cœur. Tout dépend du moment de la journée où la scission s’est opérée. Si c’est sur le tard, les bêtes manquantes ne seront pas trop loin dans la descente. Si, au contraire, cela s’est passé tôt dans l’après-midi, voire même ce matin, alors c’est foutu. Ce satané bouc me les aura entraînées au diable, peut-être au fond de la vallée. Peut-être même à paître en clandestins dans les prés des fermes qui se trouvent en bas.
Alors là, oui, c’est là que j’entendrais parler du pays !
Je l’entends déjà gueuler, le patron :
– Quand tu gardes au col, té, imbécile, tu te places de l’autre côté, en bas des aiguilles.
– Je sais, je sais.
– Comme ça tu les vois qui s’échappent et tu les renvoies !
– Je sais…
– Ah oui, tu le sais ! Je le vois comment tu le sais !

On passe le col.
Nous voilà aux aiguilles qui donnent son nom au vallon : une vingtaine de hautes colonnes blanches, troncs d’une futaie de pierre
, au calcaire pour l’heure ruisselant de flotte à pleins ruisseaux, les pointes de leurs sommets perdues dans le brouillard.
Je m’arrête, écoute, les oreilles tendues, guettant un bêlement ou un son de cloche.
Rien.
La brume étouffe tout. Sauf les ricanements des corneilles qui, là-haut, planquées, invisibles dans la purée de pois dansent en se foutant de moi.
– Viens, Zé !
Je m’élance dans la pente. Je cours. Je trébuche sur les pierres grosses comme des ballons, hérissés d’angles aigus comme des poignards, me rattrapant de justesse d’un coup de bâton. Je déclenche des avalanches de graviers, glissant tels de la glace.
Il me faut aller vite.
En ce septembre, les jours ont considérablement raccourci et déjà la brume dans laquelle je patauge s’encre de nuit.
Une mare de cailloux traîtresse me happe le talon. Je titube, je mouline des bras, je tente de frapper du bâton, mais rien n’y fait, je chute de tout mon poids. À la vitesse où je courrais, le choc est rude. Je me reçois sur la hanche. Une gerbe de douleur m’incendie tout le flanc gauche.
Je hurle.
Je gueule.
Je jure, maudis les boucs indisciplinés, les patrons éleveurs, le vallon des putains d’Aiguilles, les Alpes tout entières et toutes les montagnes du monde !
Zé me contemple, immobile, le poil dégoulinant, le regard sévère, l’air de dire :
– Qu’est-ce que tu fous ? Relève-toi, bon dieu, il faut qu’on les retrouve !
Alors je repousse la douleur, lui ordonne de fermer sa gueule et repars de plus belle.

Soudain, je m’arrête.
Je m’appuie sur mon bâton, tends l’oreille.
Est-ce que…
Ai-je rêvé ?
Non, il retentit de nouveau : le bourdon grave du bouc. Il est assourdi par le brouillard mais proche. Pas trop près tout de même, mais pas loin non plus.
Une masse d’angoisse, lourde et dense comme ces poids de fer des maraîchers en gros dévale de ma poitrine.
J’en rirais, tiens !

Quelques minutes plus tard, je les retrouve. Environ deux cent bêtes en cercle, immobiles, figées dans cette eau en suspension que le crépuscule glace. Avec ce con de bouc, haut comme un homme, ses oreilles plates qui lui dessinent un chapeau, qui secoue la tête, faisant sonner sa cloche, quand il m’aperçoit.
– Zé ! Va dessous ! Va t’y là dessous !

La remontée est difficile sur la pente raide. Je boîte et grimace à chaque pas. Mais je ne peux m’empêcher de sourire, malgré la douleur, malgré le froid, malgré l’obscurité qui envahit le monde. Cette nuit, les bêtes de mon troupeau dormiront au complet.

Il fait bon garder au Serre-Long.
D’abord, il y a l’herbe, gardée en réserve pour cette fin de saison d’alpage. C’est en la foulant, épaisse, dense, élastique, que je me rends compte à quel point celle du fond du val est devenue au fil des jours rase et dure, broutée jusqu’à chaque base de brin par les dents voraces des brebis.
Ensuite, il y a la configuration du terrain : un plateau rectangulaire d’une trentaine de mètres de large sur une centaine de long, limité côté est et à son extrémité par un à-pic qui donne sur le col et côté ouest par une paroi abrupte, verticale, avec à son pied un très bas pierrier. Ce qui entraîne qu’il me suffit d’y lancer les bêtes le matin et, comme elles ont à manger à satiété et ne peuvent s’échapper d’aucun côté, de ne plus m’en occuper
. C’est à dire de me la couler douce toute la journée.
Comble de confort, il existe à l’entrée du serre une sorte de grotte, une large alvéole creusée dans la roche, ouverte sur un côté, qui offre un abri naturel au berger désœuvré. Pour, par exemple, y relire des nouvelles de Jérôme Bixby…
Et reposer ma hanche, qui me fait un mal de chien. Je pourrais quémander des soins, mais cela exigerait que je rapporte ma mésaventure du col au père Lucas. Et je n’y tiens pas.

Les flancs de la grotte sont couverts de prénoms gravés suivis d’une année.
Le premier soir où j’étais de retour de là-bas, le patron, venu au ravitaillement, m’a demandé :
– Ça va bien, le Serre-Long, hé ?
Pour la première fois depuis l’incident du bélier, la voix était aimable et il relevait légèrement la commissure gauche, ce qui était, j’avais fini par le comprendre, sa façon de me sourire.
– Tu as gravé ton nom ?
– Ah ? Euh… ben non.
– Et bé alors
? À quoi tu penses ? Il faut le graver, pardi. Tous les bergers le font. Même moi je l’ai fait, quand je gardais, tout gosse !

Effectivement, le lendemain, je découvre au milieu des dizaines de noms un « Milou 1954″.
Milou. Pour Émile Lucas.

Je trouve aussi un
« Marc 1972″. Mon prédécesseur, qui a travaillé trois saisons ici et se préparait à en vivre une autre quand il s’est cassé la jambe, provoquant bien malgré lui mon embauche.
Alors, que voulez-vous ? J’ai pris mon couteau et, si jamais vous allez un jour visiter le vallon des Aiguilles, montez au Serre-Long, glissez-vous dans la grotte, observez la paroi et vous y
verrez, parmi toutes les gravures, celle qui dit :
« Thierry 1976″.

Les jours sont de plus en plus maussades.
Ce matin, je vais sur le Serre-Long sous un ciel de fusain dont s’échappe comme des suées des vagues de pluie fine. Au loin, je ne sais pas trop où, le tonnerre grogne.
Ayant lâché les bêtes dans le pâturage, je passe la journée dans la grotte, abrité de la pluie qui ne cesse de grossir et qui, poussée par un vent nouveau, vient parfois me caresser dans mon abri.
Les brebis ne cessent d’aller et venir en travers du Serre-Long. Même à l’heure habituelle de la chôme, les sonnailles ne cessent de chanter. Un concert de bêlements s’élève à tout instant du troupeau. Zé se couche, se relève, part gambader, revient, repart, tourne indéfiniment sur elle-même avant de se recoucher, se relève et repart.
Moi-même, j’ai du mal à rester tranquille, habité d’une inquiétude diffuse, agaçante, que le rapprochement progressif du tonnerre
ne m’aide pas à dissiper.

Ça éclate en fin d’après-midi, alors que je fais descendre le troupeau du Serre-Long.
Un cataclysme.
Un
e gigantesque ligne zigzagante de lumière bleue s’abat sur une crête, du côté de la couche, immédiatement suivie d’un impensable coup de canon qui me cogne les tympans et arrache à Zé des jappements furieux que je n’entends pas.
L’ouïe me revient alors que le tonnerre roule en un écho presque solide dans le vallon.
Un autre éclair.
Une autre déflagration.
Une pluie de gouttes solides et glacées, à la limite d’une grêle, s’abat sur nous, serrée, diluvienne et sans pitié.
Le troupeau s’est figé, chaque bête immobile et hébétée.
C’est ma chance.
Je me lance en avant et me mets à courir de toutes mes forces, intimant au feu qui jaillit de ma hanche de me foutre la paix. Zé m’emboîte aussitôt le pas et galope à mes côtés.

Je sais ce qui va se passer. Monsieur Lucas m’a prévenu : en cas de violent orage, l’instinct des brebis apeurées les pousse à descendre. Le vallon est en pente. Douce, mais en pente quand même. Et il se termine sur le vide en à-pic d’où s’élance la cascade.
Alors je cours, la pluie épaisse me giflant le visage, les éclairs m’aveuglant, emplissant l’air d’une odeur de soufre, les aboiements terrifiants du tonnerre me vrillant les oreilles à chaque instant.
Sous mes pieds, le sol s’est mis à trembler, signe que derrière moi, le troupeau s’est mis en branle.
Au galop.
Un vent plus violent que tout ce que j’ai jamais connu se met à souffler, frappant ma poitrine, me ralentissant, semblant vouloir me jeter en arrière.
N’importe !
Je continue à courir, ma hanche hurlant, la bouche grande ouverte à la recherche d’un souffle.
La dernière boucle du ruisseau… Son eau devenue noire qui crépite sous la pluie… La cabane…

Ça y est !
J’y suis.
Planté devant le gouffre.
Je me retourne. Le troupeau est là, lui aussi, son premier front de têtes à moins de deux cents mètres de moi.
Les pattes s’agitent dans une course grondante. Les dos serrés les uns contre les autres se soulèvent comme les vagues d’une mer en colère.
Je crie. Je hurle. Je saute. Je danse. Je mouline des bras.
La pluie s’abat en rage. Les éclairs zèbrent l
‘univers toutes les deux ou trois secondes. Le tonnerre n’est plus qu’un vaste rugissement continu.
– Zé ! Au flanc là-bas !
Brave Zé, qui fait exactement ce qu’il faut. Elle court se placer sur le côté gauche du troupeau et, de là, va et vient en aboyant.
Ça marche. Les bêtes du flanc apeurées par la chienne bousculent les autres, qui à leur tour poussent leurs voisines, et, au bout du compte, le troupeau dévie de sa trajectoire sur le côté.
– Bien, ma Zé ! Bien, ma belle ! Allez ! Allez ! Allez !…
Encouragée, elle aboie de plus belle, se jette sur les brebis les plus proches, leur mord les cuisses, essuie des ruades
, recule et repart à l’assaut.

Cependant, bien que sa direction soit contrariée par les manœuvres de Zé, ma présence au devant d’elles, mes cris et mes gesticulations, les bêtes continuent de progresser vers moi. Et vers le vide.
Une gifle d’eau glacée me balaie le dos. Je jette un coup d’
œil par-dessus mon épaule. C’est l’eau de la cascade qui, refoulée par le vent, s’envole pour me retomber dessus.
Et le troupeau s’approche toujours.
Moins de cinquante mètres, maintenant, avec en première ligne le grand bouc qui rue et piaffe comme un cheval emballé.
Je me précipite sur lui, bâton levé. Je frappe. Une fois. Deux fois. Trois fois…
Il vacille et pars du côté droit pour m’échapper. D’un seul coup d’œil, j’ai repéré deux des béliers. Je leur réserve le même sort.
Paf ! Paf ! Paf !
Eux aussi s’enfuient sur la droite.
Là-bas, sur le flanc, Zé continue de harceler chaque bête qui passe à sa portée.
Tant et si bien qu’on finit par obtenir un résultat. Le troupeau se met à tourner sur lui-même. Toujours affolé. Toujours galopant. Mais ayant oublié son idée de se précipiter dans le vide, maintenant à
pas plus de dix mètres de lui.
– Oh, petit !
Une voix derrière moi.
C’est le patron, monsieur Lucas, suivi de son fils, tous deux recouverts de ponchos de plastique verts, qui débouchent de la passe.
Ils accourent.
De la vallée, ils ont vu et entendu l’orage et, connaissant le danger, ils se sont précipités à ma rescousse.
– Par là ! me lance le patron, désignant le pied de la sente qui mène à la couche.
Tous les trois, criant et frappant de nos bâtons, parvenons enfin à faire reculer les bêtes jusqu’à l’endroit indiqué où, la paroi aidant, elles sont relativement à l’abri.
Le plus fort de l’orage est passé. Les éclairs viennent maintenant frapper des crêtes plus lointaines, en direction des pics du Dévoluy.
Déjà, le brebis se calment.
C’est passé.

Le patron se tourne vers moi. Il me pose la main sur l’épaule.
– Tu as bien fait, garçon !
Et il me sourit.
Un vrai sourire, qui lui dévoile les dents.
Oh, il est bref, aussitôt disparu, aussitôt suivi de je ne sais plus quel ordre sec. Mais il m’a coûté tant de peine, d’efforts, de fatigue et de solitude, ce sourire-là, que je décide sur le champ de l’inscrire au livre d’or de ma mémoire.

Voilà, mes amis.
C’est ainsi que se termine mon récit.
D’ailleurs, la saison était finie. Une dizaine de jours plus tard, le patron, son fils, les deux autres propriétaires, Blache et Chaix, et quelques uns de leurs ouvriers sont montés au vallon. Ils ont fait descendre le troupeau par la pente d’au-delà de la couche.
J’étais avec des hommes qui, tous, en connaissaient plus que moi sur les brebis. Déjà, je n’étais plus le pâtre.

J’ai jeté un dernier regard au vallon, trempé une dernière fois mes mains dans le ruisseau, laissé mon Bixby entre deux pierres du mur de la cabane.
Peut-être, s’il a tenu à la neige et au gel, a-t-il fait le bonheur d’un autre berger ?

En bas, à la ferme, dans des prés clôturés, ils ont fait le tri des bêtes. Les Blache et les Chaix sont parties dans des remorques de camions. Les Lucas sont restées là, prêtes à passer l’hiver.
À l’heure de la solde, Lucas, « Milou » Lucas, ce dur paysan au portefeuille bien serré m’a non seulement compté le bélier blessé et abattu depuis, mais aussi les boîtes de conserves de mes repas du soir. C’est avec en poche à peine cinq cent francs d’alors,
pour trois mois nuit et jour, que j’ai repris le train à la gare de Veynes-Dévoluy.

J’ai rejoint mes parents.
Dans le village côtier du Var où elle avait passé ses vacances, ma mère avait rencontré l’homme pour qui elle allait quitter son mari et son amant, et avec qui elle allait se rebâtir une existence.
Elle allait divorcer.
Par la même occasion, j’appris que mon père avait depuis cinq ans un deuxième foyer, à Paris, partagé avec une dame qu’il allait épouser.
Aucun des deux, obnubilés qu’ils étaient par l’organisation de leur nouvelle vie, ne m’a jamais demandé de détails sur ma vie de berger.
Les alpages, les ovins et la vie agricole en général intéressaient peu mes copains. Je ne leur en parlais pas non plus.
Et, peu à peu, j’ai oublié…

Au printemps dernier, à mes soixante ans déjà bien sonnés, j’ai trouvé dans la cagette de livres d’occasion d’un brocanteur un exemplaire de Appelez-Moi Un Exorciste.
Jérôme Bixby.
Avec la femme rousse à demi nue et l’idole de pierre.
Marabout Fantastique. Copyright 1975.
Le gars en voulait soixante centimes. Je n’ai pas marchandé.

Alors, je me suis replongé dans ce tas de souvenirs enfouis. Avec plaisir. Avec joie parfois. Avec des regrets aussi. Avec de la tendresse. Avec des émois.

Et, à ce moment où sonne l’heure des dernières lignes, je crois pouvoir dire que l’homme que je suis devenu doit pas mal de choses à ce gamin tout seul, assis devant le seuil de sa cabane de pierres et de tôles, face aux pics rougissants du Dévoluy.

Le gosse du vallon des Aiguilles.

 

UN GOÛT DE CIEL SUR L’ÎLE DE L’ENFER (suite et fin)

 

Le dos douloureux, Jacques suivit les instructions qu’il avait reçues.
Il piqua à l’ouest à la sortie de la clairière principale et s’enfonça dans la jungle touffue. Il atteignit la rivière, la traversa, puis se dirigea vers le sud. Il arriva au pied de la falaise et trouva la piste escarpée qui en descendait. Il atteignit la plage recouverte de galets et se dirigea de nouveau vers l’ouest, en regardant la pente rocheuse qui le dominait.
Alors, il vit l’entrée de la caverne, petite, sombre, triangulaire, grimpa jusqu’à elle et entra.

Tout en s’enfonçant dans l’obscurité, il tendit l’oreille avidement pour percevoir le moindre bruit : une respiration, un mouvement, le murmure d’une voix féminine… Mais il n’entendit rien.

Jacques parvint à l’arrière de la caverne, qui se trouvait à six mètres de l’entrée.
Le plafond était bas.
Après s’être cogné la tête, il se baissa. Finalement, il dut marcher à quatre pattes. Ayant trouvé un reste de bougie dans l’obscurité, il l’alluma et regarda autour de lui.

La caverne était vide.

Il attendit.
Une couverture dégueulasse et en lambeaux était étendue sur le sable. Il s’assit, les jambes croisées.
Il faisait froid.
Il observa autour de lui les parois érodées en grès, des mégots de cigarettes, la flamme vacillante de la bougie, la coquille d’un crabe…
Il attendit.
Il croisa les bras autour de ses genoux pour lutter contre le froid.
Il attendit.
Il scruta l’ombre autour de lui et vit, ça et là, des traces de pas dans le sable et un tas d’algues desséchées qui avaient probablement été tirées à l’intérieur.

Les heures passèrent, marquées par le roulement du ressac à l’extérieur, le léger claquement de la brise marine sur les rochers, le cri nocturne d’une mouette à la recherche de nourriture pour ses jeunes…
Il attendit.
Il fuma cigarette sur cigarette.
Il attendit.
La lueur d’espoir dans ses yeux s’éteignit.
Lorsqu’il ne put plus supporter le froid, il s’en alla.

En entrant dans le complexe de bâtiments du bagne, il fut arrêté par un gardien. Celui-ci se révéla être Belanger en personne.
– Et alors ? demanda-t-il d’un ton jovial. Bonne promenade, jeune porc ?
Jacques ne savait pas très bien que répondre. Il grommela que « oui » et prit ses jambes à son cou. Il savait, dans un recoin de son cerveau, que Belanger le suivait des yeux avec un regard amusé, le sourire aux lèvres, méprisant, les mains sur les hanches.

Ses compagnons furent désolés et apitoyés en apprenant que la jeune fille ne s’était pas montrée.
– C’est déjà arrivé, dit Pierre. Parfois, le ressac est trop fort…
Il posa une main sur l’épaule large, tendue et déçue de Jacques.
– Elle ne peut dépasser l’estacade, jeter l’ancre et débarquer en canot. Quel dommage que ce soit arrivé pour ta première nuit, hein ? Quelle coïncidence terrible ! Mais ta deuxième visite à la caverne en sera d’autant meilleure, non ?
Il s’interrompit, puis ajouta d’un ton de regret :
Mais maintenant, naturellement, tu devras attendre ton tour…

Trois nuits plus tard, ils étaient à la fenêtre, aux aguets.
Il y avait un léger brouillard, cependant la lune se reflétait avec plus d’éclats sur les vagues que les nuits précédentes. Des milliards de scintillements lumineux faisaient vibrer les sombres étendues d’eau.
– Là-bas ! s’écria un des hommes.
Il montra du doigt.
– Un… Deux… La voilà !
Un autre homme partit, dont c’était le tour.

En attendant le retour de celui-ci, Jacques parla d’une chose qui le tracassait.
– Pourquoi, demanda-t-il, ne pensons-nous pas à son bateau, plutôt qu’à elle ?
Il regarda leurs visages fatigués et barbus.
– Bien lancés, nous pourrions atteindre la côte avant l’aube, avant que le signal soit donné. Une fois là, nous pourrions nous en tirer. Voilà une idée à creuser, non ? Seigneur, n’y avez-vous pas songé ? Au diable son corps, à nous son bateau…
– Mais…
Pierre semblait fasciné.
– Je suis certain qu’elle ne nous donnerait pas son bateau.
Plus Jacques y pensait, plus sa tête tournait et plus il se demandait comment ils n’y avaient pas pensé. Il mit ses mains autour de sa gorge.
– Non ! fit Pierre, effrayé.
– Non… Non… supplièrent les autres en écho.
– Tu la tuerais ? s’exclama Samson.
Il semblait consterné.
– Mais tu ne dois pas penser à une telle chose ! Après sa gentillesse pour nous !… Mon jeune ami, c’est une créature très douce, comme tu le verras… Non, ce serait honteux. Cela ne servirait à rien ! Même si nous atteignions le continent, nous serions pris… et tués sur place ! Le bateau ne servirait à rien. Tout est inutile. Ne le sais-tu pas : personne ne peut s’échapper de l’île de l’Enfer !… Voilà la vérité… PERSONNE !
Jacques haussa les épaules et renonça à leur parler.
Il s’assit sur sa paillasse et feignit de lire un illustré vieux de trois ans, tout en continuant à songer au bateau de la fille et à une éventuelle évasion.

Quelques heures plus tard, l’homme dont c’était le tour revint de la caverne. Son visage exprimait la satisfaction. La fille était venue ce soir… Et l’homme parla de leur rencontre. Même Jacques écouta lorsque le récit s’anima.

Pendant les semaines qui suivirent, ils virent encore cinq fois la lumière du projecteur s’allumer la nuit dans le bras de mer. Chaque fois, un homme partait pour la caverne et en revenait quelques heures plus tard pour conter ses sujets de satisfaction.
Jacques n’avait pas encore été fichu d’apercevoir une seule fois la fameuse lumière du projecteur du bateau de la fille.
Chaque fois qu’il regarda, et aussi attentivement qu’il le pût, il ne vit que le sommet des vagues éclairé plus ou moins fortement par la lune.
– Mais, se disait-il, les autres savaient mieux ou regarder.

Maintenant, c’était de nouveau son tour.
– Là-bas ! cria Pierre en montrant du doigt…. Deux… Trois !… Et la nuit est claire, Jacques ! Elle n’aura aucune peine à débarquer ! Tu ne seras pas déçu… Ce soir, tu sauras à quoi elle ressemble !

Jacques se hâta de partir de nouveau pour la caverne.
Tout en traversant la jungle, la nuit fraîche et la rivière, et tout en descendant la falaise crayeuse, il ressentait une double convoitise.
Un, la fille. Une femme… Oh, Seigneur, une femme !
Deux, le bateau. Quitte, sans doute, à tuer la fille.

Il entra dans la grotte d’un pas plus assuré, car il en connaissait maintenant les contours.
Il parla doucement et ne reçut aucune réponse.
Il alluma la bougie et la chercha partout.

Mais la caverne était vide.

Dans la fraîcheur de la nuit, il attendit, étendu sur la couverture. Heure après heure. Elle ne vint pas. Il fumait sans arrêt en attendant. Ni le corps de la fille ni son bateau ne vinrent satisfaire sa double convoitise.
Pendant qu’il attendait, il fit l’inventaire de la caverne : les pierres, les coquillages, le petit glouglou régulier provenant de quelque part au fond, les mégots de cigarettes, les ombres tremblotantes, les empreintes de pas de six (sept maintenant) hommes… mille fois entrés, affamés, et mille fois ressortis, satisfaits et apaisés.

Soudain, une idée lui vint.
Il tira profondément sur sa cigarette et sourit dans le noir. Une idée ridicule, une idée fantastique. Et absurde. Mais on ne la lui ôterait pas de la tête.
Il y réfléchit.

Bientôt son sourire s’effaça et céda la place à un froncement de sourcils.
Le ressac cognait lourdement les rochers. La nuit devenait très froide. Peu à peu, un autre froid s’insinuait en lui. Et plus il réfléchissait, plus ses sourcils se fronçaient.
Au dehors, une mouette cria.
L’expression de Jacques changea. Un soupçon d’horreur passa sur son visage et, bientôt, se traduisit en une horreur plus profonde encore, tandis que le froid qui s’était insinué dans sa chair l’envahissait jusqu’aux os.

Il écrasa sa cigarette et regarda dans le noir.
Il pleurnicha.
Il rit, mais pour un motif qui n’avait rien de drôle.
Il pleurnicha de nouveau et fit grincer ses dents d’une façon aiguë.
Il se mit à jurer en français, puis en italien, qu’il connaissait assez pour jurer en cette langue.
C’était vrai.
Que Dieu les maudisse !
C’était vrai.
Sinon, pourquoi serait-elle venue ?
Il repensait à ces six hommes, ses compagnons, un peu fous et vieillissants dans l’inconfort de leur cabane.
Le fait qu’il n’avait jamais vu les lumières du bateau.
Le fait que les gardiens les laissaient se promener la nuit. Sur les ordres de Belanger. Celui-là et son petit sourire méprisant…

Jacques n’était pas un ignare. Il était au courant, plus que bien des profanes, des grands sujets de psychologie.
Quel terme, songeait-il avec amertume, devait-il s’appliquer à ce phénomène ?
Une psychose de groupe ?
Une hallucination collective ?
Une duperie volontaire et punitive ?
Une illusion créée de toutes pièces et à demi consciente ?
Des termes, rien que des termes…
Aucun d’eux n’était exact. Ou plutôt exacts seulement dans la mesure ou des termes peuvent l’être…
Non que les six hommes se fussent mis d’accord, sur les détails de l’existence de la fille.
Non…
Tout s’était passé d’une façon subtile. Une nuit l’un d’eux l’avait imaginée. Un autre, solitaire et vieillissant, avait mûri l’idée. Un troisième n’avait rien trouvé dans la caverne mais s’était persuadé que la prochaine fois, il la trouverait… Et, d’une certaine manière, il l’avait trouvée. Et les autres… Ils avaient été trois contre trois… En bref, telles devaient avoir été les circonstances dans lesquelles la fameuse fille de la caverne avait vu le jour.
Tout : la fréquence des visites, son aspect, ses talents…
Tout s’était distillé, amélioré.
Tout avait été débattu cent fois au cours des années et les bagnards avaient fini par se mettre d’accord sur tout.
Que pouvait-il arriver à des hommes après… après tant et tant d’années passées dans un tel endroit ?
Ils devaient savoir que tout n’était qu’un mensonge. Oui, ils le savaient, tout au fond d’eux-mêmes, dans ce qu’il leur restait de bon sens. Mais ils espéraient S’APPROPRIER ce mensonge. S’approprier sa puissance. En augmenter le pouvoir.

Et pourquoi le féroce Belanger le tolérait-il ?
Eh bien, quelle objection pouvait-il avoir à quoi que ce soit qui gardât les hommes en son pouvoir ?
Et, le sachant, il devait s’en amuser.

Jacques regarda autour de lui dans la caverne, la caverne sombre, la caverne vide, la caverne froide, sans femme dedans.
Aucune femme sans doute n’y était jamais venue.
Il avait compris l’usage pathétique qu’on en avait fait. Les illusions dont elle débordait et grâce auxquelles un homme, seul avec lui-même, pouvait donner libre cours à son imagination…
Il trembla.
Il renversa la chandelle, l’enfouit dans le sable et sortit en titubant.

Lorsqu’il fut de retour à la prison, un gardien s’adressa à lui avec la voix de quelqu’un qui rit sous cape :
– T’as fait une promenade agréable, mon cochon ?
Jacques l’ignora. L’homme éclata de rire.

Dans la cabane, ses compagnons se rassemblèrent autour de lui.
– Alors ? demanda avidement Pierre.
Il se passa la langue sur les lèvres. La crasse y avait formé une croûte. La crasse de jours et de jours de travail. Et il y avait de la boue dans sa barbe.
– Alors ? Oui, oui, mon jeune ami ! Tu es parti longtemps. Raconte !
Jacques l’ignora aussi.
Pierre fit une seconde tentative puis se tut.
Lui et les autres échangèrent des regards désolés. Avaient-ils perdu quelque chose en ce bref instant ? Bah, ils le retrouveraient.
Jacques alla vomir dans le seau à déjections. Son estomac s’était retourné quand il avait vu leurs yeux. Des yeux de demi-fous.
Il se roula en boule sur sa couchette et finit par rêver.

Trente-deux ans plus tard, Jacques levait des yeux d’homme fatigué, vieillissant et à demi-fou.
Un nouveau venu venait d’entrer dans la cabane.
Le vieux Pierre était mort, bien sûr, dix ans plus tôt. Et il y avait quatre ans, ça avait été le tour d’Antoine. Et les deux autres, de bons amis… Quel était leur nom, déjà ?
Même le sergent Belanger n’était plus. Il avait été enterré dans la réjouissance générale, là où il était tombé, sur les ordres du commandant. Et maintenant, il y avait même un nouveau commandant.

Comme tout avait changé sur l’île de l’Enfer !

Mais une chose n’avait pas changé : le secret.
Cela lui appartiendrait pour toujours. Tout. Ses yeux brûlants, engageants, dans la lueur d’une bougie vacillante. Sa poitrine parfaite et blanche comme de l’ivoire. Ses cheveux noirs. Ses larges hanches courbes. Sa douce bouche rouge dont la langue surgissait dans l’attente du baiser. Et sa dernière caresse, comme une flamme humide s’enroulant intimement autour de l’homme, dans la chaude intimité de la caverne, tandis que le ressac, éclairé par la lune, se brisait au loin et donnait le rythme.

Jacques regarda les autres.
Ils hochèrent la tête. Samson lui adressa un clin d’œil. Le vieux Samson, le seul qui se souvînt.

Dans une semaine ou deux, Jacques parlerait au nouveau venu de la fille dans la caverne.

 

FIN

Voili voissa, potesses et poteaux. Ainsi se termine notre petite série d’été. J’espère qu’elle vous aura intéressés à lire autant qu’elle m’a plu à écrire. J’ai quelques problèmes à régler et il faut que je réfléchisse à la suite, y a des choix à opérer et ceci et cela, aussi on va se prendre une petite pause sur le blog. Quinze jours. Trois semaines, peut-être. Et puis c’est promis, on se retrouve un de ces samedis pour de nouvelles aventures.
Hisse et Haut, camarades !
Thierry.

 

Un été avec Bixby 10
Sur les traces de Cizia Zykë

4 Responses to Un été avec Bixby 11

  1. pouf1

    Merci, Thierry !

  2. Ritchie Cunningham

    Merci Thierry pour cette belle immersion dans le monde rural des alpages, avec l’oeil et le ressenti du novice, l’émotion du vécu.
    Tes souvenirs, même s’ils remontent à ce lointain été 76 – il y 45 ans désormais ! – semblent intacts et nous ont propulsés avec bonheur dans ce val des Aiguilles avec cet orage et sourire final à surprise… belle émotion !
    Ça m’a rappelé que ce même été je me prélassais chez mes grands-parents – eux aussi dans un village de la côte varoise – à regarder la petite maison dans la prairie ou Happy days à la téloche pendant que tu surveillais ton troupeau ( moi avec Jules Verne comme lecture, 5 ans de moins que toi hé hé ! )
    Je te souhaite le meilleur pour tes projets en cours, a + pour le prochain récit !
    Oliv’

  3. Pierrot le fou

    Quelqu’un manque à l’appel ce matin… celui qui nous a accompagné le long de ses 80 films et fait partie du patrimoine national s’en est allé… sans faire toc toc badaboum comme on avait l’habitude…sacré Bebel j’en ai les larmes aux yeux… salut l’artiste !

  4. ALEKOS

    Perso j’ai beaucoup aimé un été avec Bixby. Un récit à la fois doux et violent. J’ai apprécié les moments de solitude perchée, les silences, les signes, les doutes, la pluie, les orages, les bêtes et les hommes à gérer, le livre de science fiction comme compagnon …et puis Zé, qui nous ramène étrangement dans le monde des vivants…étranges sensations, étranges émotions…Merci Thierry pour ce texte intense !