Best seller
Dans l’étroit fond de cale, où ils se serrent épaule contre épaule avec l’équipage, les pieds dans une eau huileuse, secoués par l’incessant roulis, il est impossible de jouer aux cartes ou au backgammon. Les seuls passe-temps possibles sont la fumée et la parlotte.
Zykë :
Tu comprends, Msieu Poncet ? Le type est journaliste à L’Express ou une connerie du genre. Il est passionné. Il n’arrête pas de me poser des questions : « Tu savais qu’il y avait de l’or en quantité ? », « Tu lui as tiré dessus ? », « Comment tu as acheté la dynamite ? », et bla et bla…
En début d’après-midi, une terrifiante masse de nuages crachant des grappes d’éclairs bleus qu’accompagnaient les grondements d’une harde de loups furieux s’est répandue à la surface de la mer. En une pincée de minutes, une nuit précoce s’est abattue sur le coin.
Zykë :
Il me casse les couilles, mais le dîner a été organisé par ma mère. Je respecte. Je réponds à ses questions. Tu comprends ?
Msieu Poncet (la face verdie par l’envie de dégobiller) :
Je comprends…
La flotte en rage, accourue de l’Inde, couturée de cent courants contraires, explose en vagues géantes contre la coque. Sous leurs coups, le rafiot, un ancien boutre perlier survivant de vieux romans d’aventures, couine, grince, craque, se dandine, se couche, se redresse et recommence.
Zykë :
Quand il dit : « On pourrait en tirer un livre », je vois le visage de ma mère s’illuminer. L’autre insiste : « Ça peut rapporter beaucoup d’argent si c’est un best-seller ». Là, je dis : « Ce SERA un best-seller ! ». C’est le début de l’aventure.
Le moteur, moderne mais trop faible pour être d’une quelconque utilité dans l’orage, a été arrêté. Bouram, le nakouda (capitaine), sa femme, son fils, les quatre marins, Zykë et Msieu Poncet se sont réfugiés dans la cale, laissant le boutre à son destin. Il ne reste qu’à prier les dieux disponibles de leur éviter de s’éventrer sur des récifs ou des containers perdus. Ou pire, de s’écrabouiller contre un des tankers géants qui pullulent dans le golfe.
Zykë :
À partir de ce moment-là, je suis dans la merde. La France est un pays littéraire. Les gens sont éduqués. Tu comprends ?
Msieu Poncet :
Heurg… Je comprends.
Zykë :
Je sais qu’il va falloir leur donner quelque-chose d’exceptionnel pour toucher le jackpot. D’un autre côté, je ne suis pas inquiet : il ne s’agit que de bouffer la tête à quelques centaines de milliers de personnes. C’est dans mes cordes.
La cale est encombrée de denrées de contrebande, principalement des conserves et de l’électro-ménager. Bouram les achète à un commerçant pakistanais dans les émirats. Tous les mois, il en trimbale une cargaison en Somalie, où les dollars de l’intervention américaine coulent à flots dans certaines poches.
Zykë :
Première règle : rentrer directement dans l’action. J’attrape la cervelle du lecteur dès les premières lignes. Après, je ne lâche plus pendant toute la première partie. C’est un bombardement d’informations continu. Tu comprends.
Msieu Poncet (qui comprend très bien) :
Je comprends.
Zykë :
De l’action. Assenée. Constante. Toujours foncer. Même si ça oblige à négliger de présenter des endroits ou des personnages. Qu’est-ce qu’ils ont pu me casser les couilles avec ça, à Hachette. « C’est confus, monsieur Zykë ». Oui, c’est confus, patate !
Msieu Poncet :
Elle est positive, cette confusion. Le lecteur se retrouve à la place du narrateur qui ne sait pas exactement où il met les pieds, mais qui avance quand même.
Zykë :
T’as tout compris.
Msieu Poncet s’abstient de faire remarquer que c’est la millième fois que Zykë lui explique la méthode qu’il a par ailleurs pu observer « in situ » pendant la rédaction de (déjà!) cinq ouvrages.
Zykë :
On monte comme ça jusqu’à un risque mortel, l’enjeu maximal. Après, c’est un défilé d’anecdotes positives et négatives. Chaud. Froid. Rire. Trouille. Tranquillité. Violence… C’est long. Ça conditionne le coco pour la partie la plus importante : la découverte de l’or et l’installation de la mine.
Il est parfaitement relax. Pour lui, se promener en boutre dans le golfe d’Aden constitue une sorte d’excursion touristique. Sa décontraction doit beaucoup à Bouram, qui le fournit en shiraz, un haschich iranien puissant. Msieu Poncet a été volontaire pour se joindre à la balade, histoire de se la jouer Henry de Monfreid. Maintenant, son estomac le regrette.
Zykë :
Et là, c’est un tourbillon. Quarante pages d’une seule coulée. Le lecteur est débordé. Il ne sait plus où il habite. Tu comprends ?
Msieu Poncet comprend toujours mais, sachant que la question est de pure rhétorique, se contente d’étouffer un nouveau renvoi d’entrailles. La femme de Bouram a allumé un réchaud à gaz. Elle fait chauffer des galettes dans une sorte de poêle creuse qu’elle maintient habilement sur la flamme. Msieu Poncet lui tire mentalement son chapeau : tout le monde n’est pas capable de cuisiner à bord de montagnes russes.
Zykë :
Le moment de folie passé, il ne reste plus qu’à dérouler des histoires apparemment anodines qui montrent le degré de cynisme et de violence où le narrateur en est arrivé. C’est une bête de jungle qui parle. Le ton est tranquille, sûr de soi, alors qu’il raconte des trucs cinglés. Le meurtre d’une vache. Celui d’un petit chat. La destruction d’une machine. Un match de foot ultra-violent. Une virée au bordel. Le recrutement d’une toute jeune fille pour me servir d’épouse…
Msieu Poncet :
Je me souviens…
Zykë :
Chic et de bon goût, quoi ! À partir de là, c’est évident : le héros court à sa perte. Il va être puni (*). Et c’est ce qui se passe au bout d’une cinquantaine de pages. Tu comprends ?
Msieu Poncet :
Je comprends.
Zykë :
Tout ça dans une langue volontairement grossière, brutale, à coups de phrases courtes. C’est une recherche d’efficacité, pas de beauté. Les seuls effets littéraires sont utilisés pour souligner mon je-m’en-foutisme total. Par exemple, quand les ouvriers de la mine me demandent si ils peuvent enculer le flic qui nous perquisitionne : « Non, ce n’est pas propre, il ne faut avoir trop de rapports avec la loi » !
Zykë éclate de rire, bon diable satisfait de lui-même. Msieu Poncet aussi, par entraînement. Les marins à tête de pirates qui les entourent, voyant que leurs passager rigolent, s’y mettent aussi, exhibant des râteliers de mauvaises dents, ça et là illuminés d’une couronne dorée.
Zykë :
Voilà : best-seller de l’été, traduit en vingt langues, trois millions d’exemplaires, méthode Zykë !
La femme distribue les galettes enduites d’une sauce rouge au piment. Chacun s’en empare avec avidité. Les mâchoires claquent. Les grognements de satisfaction s’élèvent. Le bateau tangue, se tord et gémit. Zykë se marre. Msieu Poncet se dit que la vie est belle. Si seulement il n’avait pas autant envie de vomir !
(À suivre)
(*) voir Parole(s) de Zykë 02 : L’échec de l’aventurier.