Les marchands de soupe
Le sac marin de Zykë renferme trois cents grammes de stupéfiant hautement interdit. Les douaniers et autres flics grouillent sous le toit de tôles de l’aéroport de cambrousse. Ils arborent des uniformes qui vont du vert olive au brun colombin, des flingues et d’aimables faces de fumiers. Msieu Poncet est moyennement à l’aise.
Zykë :
Tu te souviens du passage voûté qu’on prend pour entrer chez Hachette ?
Msieu Poncet :
Ouais, très bien.
Depuis que Zykë s’était lancé dans son odyssée littéraire, écrivant un livre par an tout en continuant à mener sa vie d’aventurier, les deux hommes passent à Paris à la fin de chaque mois de mai pour y rencontrer les éditeurs. Et traversent donc le fameux porche.
Zykë :
La première fois, je m’y suis arrêté. J’ai passé ma main sur les pierres, comme ça…
Zykë mime le geste, sa grosse patte caressant l’air. L’or de l’énorme bague indonésienne qu’il porte à l’index luit dans demi-pénombre du hangar. Le bracelet de pépites danse à son poignet. Plusieurs flics reluquent cet étalage de jonc avec envie mais, comme d’habitude, Zykë n’en a rien à foutre.
Zykë :
J’éprouvais un immense respect, moi ! Je pensais que j’entrais dans un temple de l’esprit. La littérature française. Tu comprends, Msieu Poncet ?
Msieu Poncet (qui en a vu et entendu d’autres) :
Je comprends…
Zykë :
Je croyais que j’allais rencontrer des grandes intelligences. Des types animés par la mémoire de Victor Hugo, de Balzac, de Zola et tous les autres tartempions…
Msieu Poncet :
Ben… Ce sont des professionnels…
Zykë (tranchant) :
Des professionnels mes couilles ! Au bout de cinq minutes dans le bureau, j’avais compris. Ils étaient mis à trois pour me recevoir. Trois larves en costumes avec des tronches de représentants de commerce.
Deux types aux allures de petits malfrats se sont approchés, avec l’allure hautaine et la mine provocante de ceux qui ont envie de chercher l’embrouille. Zykë se redresse.
Zykë (hélant les gars) :
Que tal, amigos ? (Ça va, les amis?)
Son absence évidente de peur, sa stature de colosse et sa bonne tête de Tarass Boulba font leur effet habituel. Les demi-sels battent vivement en retraite. Le plus maigre se fend d’une grimace édentée qu’il pense sûrement être un sourire.
Zykë (reprenant) :
Toi, Msieu Poncet, tu es un écrivain. Tu l’as toujours été. Tu es un vrai passionné. Tu penses encore que les éditeurs sont comme toi. Qu’ils se soucient de littérature.
Msieu Poncet :
Ben…
Zykë :
Détrompe-toi. Ils sont pires que tu crois. Ils vendent des livres comme ils vendraient des pneus, de la lessive, des capotes ou leur mère.
Le brouhaha s’accentue du côté des barrières de métal qui, barrant l’accès à la piste d’atterrissage, servent de porte d’embarquement. Les brutes en kaki s’y agglomèrent. Les passagers, quelques touristes à sac-à-dos et des locaux chargés de ballots commencent à se diriger vers eux.
Zykë :
On va y aller. Tu es prêt ?
Msieu Poncet :
Euh… Ouais… Bien-sûr, ouais…
Zykë (souriant) :
Relax. C’est des ploucs, ici. Des cervelles de flicaillons comme eux, j’en ai bouffé des milliers…
Ils se lèvent et se dirigent lentement vers la file d’attente en train de se former. Les douaniers ont repoussé la grande porte de ferraille. La lumière blanche de l’extérieur s’enfourne dans le hangar, aussi violente que celle d’un projecteur.
Zykë :
Le pire, c’est qu’ils ont compris aussitôt que je voyais clair dans leur jeu. Tu penses : des tricheurs pareil, ils ont pigé que je n’étais pas un de leurs esclaves habituels. Mais ils sont tellement crétins qu’ils m’ont sorti leur jeu… (Il contrefait sa voix en un falsetto mondain) : « Ah, monsieur Zykë, votre manuscrit, quelle force d’écriture ! »
Msieu Poncet :
Ils ont compris ça, au moins.
Zykë :
Du blabla ! Des hypocrites. J’ai croisé assez d’escrocs pour les reconnaître. Ils ont vu qu’il y avait de l’or, de l’action, de l’exotisme plus de l’humour et ils se sont dit que ça allait se vendre. L’écriture en elle-même, ils s’en sont toujours gratté les balloches. Ils ne l’ont même pas ouvert, le manuscrit. Ils ont des employés pour ça.
Msieu Poncet :
Ils lisent quand même ce qu’ils publient !
Zykë :
Pas sûr… Allez, on y va.
Zykë balance son sac sur son épaule. Msieu Poncet soulève avec une moue d’effort sa mallette de papeterie. La petite troupe qui se presse devant le comptoir des douaniers s’est amaigrie au fur et à mesure que les passagers ont franchi le portail. De l’extérieur parvient maintenant le vrombissement du bimoteur qui va leur faire traverser la frontière.
Zykë :
Toi et moi, on se soucie de la littérature. De la qualité de l’écriture. De l’héritage des auteurs classiques. On a cette noblesse-là.
Msieu Poncet :
La moindre des choses…
Zykë :
Je ne te le fais pas dire. La décence la plus élémentaire. Eux, les éditeurs, ils ne sont même pas foutus de dire si un texte est bon ou pas. Ça ne les concerne pas. Combien il va leur rapporter, ça, oui, ça les intéresse. Ce sont des marchands de soupe. Rien d’autre.
Msieu Poncet (le regard inquiet) :
Euh… Je fais quoi, là, maintenant ?
Ils ne sont plus séparés des salopards en uniforme que par un grand routard aux longs cheveux jaunes et couple de locaux en ponchos de couleurs vives.
Zykë (sortant son passeport de sa poche de chemise) :
Tu me suis. Tu la fermes. Si un des mecs te parle, tu fais le con en disant « no hablo, no hablo ». C’est dans tes cordes ?
Msieu Poncet (déglutissant) :
Oui.
Zykë :
Alors on y va. Vamos, muchacho !
(À suivre)
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