Nos sœurs
Zykë :
Les putains sont nos amies. Nos compagnes. Nos sœurs.
En haut, dans les collines, Zykë écrit un livre en direct sur le commerce de l’opium. Msieu Poncet et lui descendent dans la vallée pour des récréations de quelques jours. Il y a une petite ville où retrouver le plaisir de prendre une douche. Dormir dans des draps frais. Manger correctement. Baiser.
Zykë :
Dans les livres et dans les films, on fait rêver les dames honnêtes. L’homme fort. Le mystère. Le mousquetaire. Le sable chaud. Dans la réalité, mes couilles. Elles préféreront toujours le fils de l’épicier. C’est Bonacieux qui emporte le morceau. D’Artagnan, il reste à l’écurie.
Dans un bordel des faubourgs, les deux hommes ont trouvé des copines. Zykë : une belle cavale plus grande que la moyenne des filles du pays, qui aime le rire et la bagarre. Msieu Poncet : une petite marrante qui a travaillé naguère dans un salon de massage de la grande ville. Elle en a conservé un badge de plastique rouge gravé de son numéro d’alors en chiffres blancs : 32. On l’appelle « Thirty-two ».
Zykë :
Crois-en ma vieille expérience, Msieu Poncet : la seule compagne de l’aventurier, c’est la putain.
Msieu Poncet (distraitement : son roller Parker camouflage au poing, il profite de la tranquillité pour mettre ses notes au propre) :
Hmm… Hmm… Les putes… Y a pas de mal à ça !
Zykë :
Le contraire, fils. Parmi les femmes les plus valables que j’ai connues, la plupart étaient des prostituées.
Il parle fort, car la pluie de mousson ronfle sur le toit. L’hôtel est une ancienne bâtisse coloniale. Une rambarde de ferronnerie baroque entoure la terrasse de ses entrelacs rouillés. Au-delà, le jardin luxuriant ploie sous les rafales. Du ciel de fusain tombe, comme échappée, une lumière sans éclat.
Zykë (déclamant) :
Mes épouses, mes amies, mes sœurs… Elles habitent des bicoques flanquées de talus d’ordures… L’allure canaille, elles s’y poussent de l’épaule ou paressent en façade, la moue salope, le sourire allumant…
Reconnaissant la scansion d’une flambée d’écriture, Msieu Poncet fixe illico sur son bloc-notes aux feuilles gondolées par l’humidité une page vierge. Le Parker commence à filer.
Zykë (yeux mi-clos) :
Elles sont nos haltes au bord de nos chemins violents. On leur arrive fourbus, harassés d’action, le moral amer, le ventre assoiffé, la peau appelant la chair… Ou bien emportés au bout de quelque nuit de bamboche, diables saouls, avides d’un surcroît de rires, de flots de bières et d’une débauche de corps faciles…
Msieu Poncet (notant) :
De… corps… faciles…
Zykë :
Souvent nous y trouve le matin suivant, au lever des premières poussières, faces fripées par la picole, nauséeux de tous les venins fumés. Et on commande, obstinés, de quoi boire au petit jour, serrant contre nous nos conquêtes d’un soir, chassant nos migraines d’un rabiot d’amour….
Msieu Poncet :
… Rabiot d’amour…
Zykë :
Elles s’appellent… Tu connais des prénoms ?
Msieu Poncet :
Euh… Oui… Chenda, Maï, Mek… Euh… Suni, Mom…
Zykë :
Parfait. Une liste des noms et tu embrayes : « Leur paysan de père les a cédées pour une pincée de piécettes à un recruteur de bordels ».
Msieu Poncet :
… Recruteur… des bordels.
Zykë :
Sans doute, cette année-là, la saison sèche avait été trop dure, qui avait changé la terre des champs en pierre. Ou bien c’était, au contraire, l’obstination des pluies qui avait fait pourrir la moisson sur pieds.
Comme en répons au récit de Zykë, la mousson redouble ses efforts pour engloutir le monde. Le grondement de bête d’un tonnerre lointain menace. La gouttière tordue à un angle de la terrasse vomit en cascade dans un bidon rouillé en contrebas.
Zykë (tête renversée, marquant la cadence du talon) :
Alors la famine s’était remise à hanter les alentours de la cahute. Alors, pour le rachat d’une dette ou le prix d’un sac de semences, alors, trop jolies filles en terre de trop de misère, on les avait vendues.
Msieu Poncet :
… On les avait vendues…
Zykë :
Là, d’autres prénoms.
Msieu Poncet :
Euh… Mina, Meng, Tara, Vuti…
Zykë :
Voilà… Toutes engagées involontaires aux régiments des filles de joie. Filles perdues, filles faciles, filles à soldats, filles pas chères, filles de peine… Assemblées en volières au hasard des affectations, embrigadées ça ou là, à cette cabane ou à la suivante. Revendues. Prêtées. Échangées. Troquées…
La grande fiancée de Zykë et Thrity-two, recouvertes de ponchos rose transparents, traversent en courant le jardin, pieds nus dans les flaques. Dès qu’elles sont parvenues à l’entrée, on les entend pépier avec Than, la cuisinière.
Zykë :
Le soir, quand monte la fièvre, elles se muent en déesses de l’aguiche, insolentes de la provoque, juments d’un manège au moteur emballé. Qu’ils sonnent fort, alors, leurs esclaffements de sorcières !
Msieu Poncet :
« Esclaffements de sorcières ». Très bon…
Zykë (emporté par sa verve, criant par-dessus le rugissement des eaux) :
La vie vous a faites pauvresses et putains, vous vous devez d’être les pires. Jupées court. Dépoitraillées bas. Visages masqués de talc. Paupières fardées. Langues lancées, rapides vipères, aux orifices des lèvres peintes. Oui ! promettez-vous de toute votre peau. Oui ! Je serai bonne, ouverte et docile. Je me ferai pour toi ta baiseuse, ta suceuse. La gobeuse de tes couilles, la lécheuse de ta raie, l’avaleuse de ton foutre ! Ta chienne saillie ! Ta gentille enculée !
Un faisceau d’éclairs mauves déchire le ventre des nuages. Le tonnerre éclate. La vieille baraque tremble. Au rez-de-chaussée, les filles rigolent avec des accents apeurés.
Zykë (un poing levé, martelant chaque syllabe) :
Malheur alors à celui qui ne sait pas bomber le torse, parler plus grave et rire plus fort !… Honte à qui ne sait d’une main hardie peloter chaque rebond de chair offerte… Claquer les culs. Beugler des serments d’amour. Soupeser des seins… Crier qu’on apporte encore de la bière et, le geste large, tapisser la table de billets froissés !
Msieu Poncet :
… De billets… froissés. Waoh, c’est du bon !
Zykë :
Garde ça quelque-part. On s’en servira à l’occasion.
Msieu Poncet :
Pas de problème.
(À suivre)
À noter : Zykë n’a jamais trouvé l’occasion de publier ce passage ; rangé dans un des rares dossiers qui ont échappé à l’incendie de ma maison de Phnom Penh, il a trouvé son utilité quinze ans plus tard en servant de base à l’une de mes « Kampuchea Songs », pour illustrer les photos de mon pote Serge « Sergio » Corrieras.
https://blog.thierryponcet.net/2015/07/kampuchea-songs-19-notre-dame-du-sexe.html