Les salons
Les chahuts d’invite des filles, leurs interjections salaces piquetées de rires trop sonores se mêlent aux martèlements de basse des tubes discos qui déferlent de chaque bar. Au-dessus de la foule, les néons des enseignes crépitent, promesses multicolores : Girls ! Drinks ! Gogo ! Sex ! Un gosse aux yeux endormis propose aux passants de ses deux petites mains en corolle des chewing-gums, des tresses de jasmin et des préservatifs.
Zykë (finissant de se rajuster) :
C’est vraiment de la merde, les salons du livre.
Msieu Poncet :
Tu m’étonnes…
Les deux hommes arborent le sourire guilleret qu’engendre aux lèvres mâles les testicules légères, pompées depuis peu du plus gras de leur élixir. Ils sortent du Kangourou-bar, un estaminet où il est possible de se faire prodiguer une fellation tout en se tapant une bière au comptoir. Chic, quoi.
Zykë :
On va manger. Il faut se requinquer. La nuit va être longue.
Msieu Poncet (étouffant un bâillement) :
Pas de refus.
La veille, ils étaient à l’ouverture du Salon du Livre de Paris, une foire annuelle qui réunit au Grand-palais le gratin et le sous-gratin de l’édition, le gratin et le sous-gratin des écrivaines et des écrivains, plus des trains entiers de lectrices et de lecteurs. Zykë devait dédicacer son premier roman de fiction, Fièvres, sur le stand de la maison Hachette pendant trois jours et répondre aux interviews du gratin et du sous-gratin de la presse. Après trente-huit minutes de présence, Zykë a déclaré que ça lui cassait les couilles et qu’il allait voir les putes à Bangkok.
Zykë (léchant la sauce rouge-feu qui macule ses doigts) :
Ils sont à la masse, à Hachette. Ils croyaient que j’allais passer trois jours enchaîné à un pupitre pour signer des livres à des quidams. Qu’il se la mettent dans le cul, leur promotion !
Msieu Poncet :
Grave…
Installés sur des tables de trottoir, ils dévorent des grosses crevettes cuites à la braise enduites de piment. Les hôtesses du bar voisin, toutes vêtues du même uniforme blanc de majorette, paradent autour d’eux.
Zykë (sans décolérer) :
Un mètre ! Ils voulaient me coincer devant une table d’un mètre pendant toute la journée ! Serré entre un duschmock et une blondasse ! À regarder les bipèdes qui circulent dans les allées ! À faire risette à ceux qui s’arrêtent ! « Bonjour, comment vous appelez-vous ? », « Oh monsieur Zykë, j’aime tellement vos aventure… » Quelle bassesse !
Msieu Poncet (réprimant un nouveau bâillement) :
C’est sûr…
Le « duschhmock » était Jean-François Pignol, un auteur de sagas rurales qui vend de l’exemplaire par palettes industrielles ; la « blondasse » Enfarine Faucol, une rédactrice de presse féminine, elle aussi reine du hit-parade littéraire. Les uniformes de majorettes des filles sont outrageusement courts sur les cuisses et exagérément échancrés à la poitrine. Ces pauvresses s’agitent avec des grâces maladroites de paysannes, pour les unes, et de maigriottes de bidonvilles pour les autres.
Zykë (appelant du geste d’autres ventrées de gambas sauce brasier) :
Comment quelqu’un qui se prétend écrivain peut-il se prêter à une mascarade pareille ? Ils devraient vomir, chier sur les tables, taper sur les gens, foutre le feu ! Un peu d’honneur, quoi, bordel ! Mais non : tous attablés bien sagement sur leur bout de trottoir. Des putes ! Et en plus des putes pas payées !
Un quintette de touristes scandinaves hilares fond sur la meute des majorettes qui, du coup, se désintéressent de Zykë et Msieu Poncet. Le troupeau ainsi formé se déhanche sur un air de Boney M que vomit la sono du bar. Des pépiements faussement effarouchés de thaï s’emmêlent avec les rudes accents nordiques d’exclamations qu’on devine exprimer de brutaux désirs.
Zykë :
Salon du livre ! Ils sont gonflés ! C’est la grande foire aux bouquins, oui ! Tu as vu ce monde ?
Msieu Poncet :
Les gens aiment bien voir les écrivains en vrai…
Zykë :
En vrai ? Assis derrière son étalage comme un marchand de saucisses ? C’est ça, un écrivain en vrai ?
Msieu Poncet :
Ce n’est pas ce que je veux dire…
Zykë :
Alors ferme ta gueule !
Msieu Poncet est content d’obéir. Au sortir du Grand-Palais, ils ont sauté dans un taxi. À Roissy, Zykë a trouvé deux places sur un vol pour Ankara. Classe affaires, plein tarif, réglées cash. D’Esenboga Airport, un saut de puce les a porté à Dubaï. De là, ils ont grimpé dans un DC10 de la Thaï bourré d’émiratis en partance pour leur orgie annuelle de plaisirs asiatiques. Et les voilà à bouffer des crevettes géantes tandis qu’au Salon du Livre, en ce moment… Quelle heure peut-il bien être à Paris ?… Msieu Poncet ne sait plus… Msieu Poncet s’en fout…
Zykë :
Paraît qu’il y en a beaucoup, de ces saloperies de salons ?
Msieu Poncet (Il lève les mains pour frotter ses yeux ensommeillés puis, se souvenant du piment qui les recouvre, se ravise) :
Ouais. Pratiquement toutes les villes ont un salon. Normal…
Zykë :
Comment ça, normal ?
Msieu Poncet :
C’est pas cher. Une grande salle, des tables, un peu de pub, et tu as un évènement culturel pour dix fois moins de pognon que n’importe quel concert ou n’importe quel spectacle.
Zykë (ricanant sans aucune joie) :
D’accord. C’est du théâtre, sauf qu’on ne paye pas les acteurs.
Msieu Poncet :
Voilà.
Zykë :
Bordel.
La nuit est encore pucelle sur Patpong. Les touristes cheminent en grappes clairsemées. Zykë arpente la « soï » d’un pas furibard, les talons mordant le bitume. À ses côtés, Msieu Poncet titube.
Zykë :
T’es fatigué ?
Msieu Poncet (connaissant la réponse à apporter à cette question) :
Pas du tout…
Une discothèque propose des filles habillées en marins coquins. Devant le restaurant voisin, elles sont toutes revêtues d’un justaucorps panthère. Certaines esquissent un pas vers les deux hommes mais, apercevant Zykë, sa carrure et son expression enragée, reculent sagement, suricates au passage du tigre.
Zykë (devant un « beauty-salon » empli de donzelles en blouse blanche) :
Viens, on va se faire masser. Ça va nous relaxer.
Msieu Poncet (bâillant) :
Okay.
Zykë :
T’es fatigué ?
Msieu Poncet :
Non, non…
(À suivre)