browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

Les contes interrompus

Publié par le 1 avril 2017

 

Peut-on rigoler de tout ?
Sempiternelle question, en ces temps d’entaulage des mots, des têtes.
Ma réponse : on peut pas.
On le doit. Il le faut absolument. En cette ère de règlements, ce devrait être obligatoire absolument.
Pour suivre, une petite fantaisie à base de génocide khmer rouge, tiens !
Tirée de ma vieille valoche à malices, c’est une très libre adaptation des contes traditionnels cambodgiens de « Atchey, le-gamin-qui-avait-toujours-réponse-à-tout ».

 

Savez-vous, Monsieur le Français, que l’édenté vieillard qui tremblote aujourd’hui devant vous eut un jour l’ambition d’écrire un livre ?

Oui, oui, oui, un livre de contes.

Un recueil tel qu’en chièrent à l’envi dans votre lointaine Europe des maîtres tels que Straparola, Giambattista Basile, Charles Perrault ou les frères Grimm.
Oui…
Un de ces ouvrages si épais qu’on peut s’en servir pour caler les armoires et qui recèlent en leurs innombrables pages, semées au gré d’historiettes aussi savoureuses qu’épouvantables, toutes les vérités d’un peuple.
Oui, oui, oui, un bouquin qui aurait dit à la terre entière ce que nous en pensons, de tout ça, nous, gens du peuple khmer !

Je commençai ainsi :
Il était une fois…
C’est bien comme ça qu’il faut commencer, n’est-ce pas ?

Il était une fois, donc, un couple de pauvres paysans nommés Homme et Femme Ventre-Creux. Ils eurent un jour un fils qui naquit si chétif qu’ils le baptisèrent Moins-Que-Rien.

Les années passèrent.
Moins-Que-Rien ne montrait aucun goût pour les travaux des champs et beaucoup de talent pour la fainéantise, les mensonges et les bavardages à n’en plus finir. Aussi, quand il eût huit ans, Homme et Femme Ventre-Creux choisirent de s’en débarrasser. Ils le vendirent pour sept piastres d’argent, trois sacs de noix d’arec et un tonnelet de poissons séchés à un notable de la ville voisine qui s’appelait Monsieur Gros-Pognon.
Celui-ci possédait de nombreuses terres et autant de commerces, avait fonction de juge de paix et de député à la Chambre-Des-Longs-Discours, portait de nombreux bijoux, des complets de soie blanche, marchait sur des mules de cuir d’Arabie et, pour les longs trajets, se déplaçait à bord d’une Peugeot 203.
C’est vous dire combien ce Monsieur Gros-Pognon était un type important…

Sa maison dans l’ancien quartier français était une vaste bâtisse au socle de pierre et aux murs de teck rouge, entourée d’un immense jardin planté d’hibiscus, de jasmins, creusé de petits étangs à la paisible surface desquels s’épanouissaient de sympas lotus.
Or, Monsieur Gros-Pognon n’aimait rien tant que le spectacle, la musique, la danse et les marionnettes de cuir du théâtre d’ombre. Aussi s’était-il fait construire au fond du parc un pavillon particulier où il passait la plus grande partie de ses journées, couché sur des coussins, une corbeille de fruits frais à portée de la main, se régalant des évolutions, chansons et simagrées des artistes qu’il faisait venir à grands frais des quatre coins du pays.

L’intérieur de la grande maison était le royaume de l’épouse de Monsieur Gros-pognon, Mémère Je-Compte.
Que peut-on dire de celle-là, sinon qu’achetée à l’âge de quatorze ans à un chef de village du nord, épousée vierge et l’étant quasiment restée depuis, elle était rarement de bonne humeur ?

Un soir, après qu’elle eût poussé trois de ses servantes à éclater en sanglots et menacé de jeter son majordome à la rue à coups de pieds sur son paresseux derrière, elle avisa Moins-Que-Rien, occupé à se curer le nez dans son réduit sous l’escalier.
— Eh, toi, au lieu de ne rien faire, va plutôt dire à ton gros fainéant de maître qu’il ferait mieux de s’occuper de sa maison au lieu de rêvasser devant ses saletés de saltimbanques !
Moins-Que-Rien courut au fond du jardin, se pendit des deux mains à la fenêtre du pavillon de théâtre où monsieur Gros-Pognon se délectait des arabesques d’un duo de danseuses apsaras, gonfla ses poumons et hurla du plus fort de sa petite voix :
— Eh, gros fainéant, la maîtresse Mémère Je-Compte m’envoie te dire que tu ferais mieux de t’occuper de ta maison au lieu de reluquer tes saletés de saltimbanques !

Sur la scène, les huit musiciens de l’orchestre éclatèrent de rire. Les deux danseuses interrompirent leur ballet et pouffèrent derrière leurs mains. Monsieur Gros-Pognon bondit sur ses pieds, la face écarlate, puis, ne voulant pas faire montre de colère devant de si jolis témoins, se contint.
Il inspira longuement une fois, deux fois, trois fois, fit « grmblm… grmblm… », grimaça un sourire en direction de Moins-Que-Rien et lui fit signe de s’approcher.
— Grmblm… Tu n’as pas été très correct, mon garçon, le gronda-t-il doucement. Lorsque ta maîtresse te confie un message, tu dois venir discrètement à moi, attirer discrètement mon attention et me délivrer dis-crè-te-ment le message comme un garçon respectueux et bien élevé !
Moins-Que-Rien comprit que le moment était venu de se prosterner, gémir, pleurer, se gifler, s’arracher des poignées de cheveux, supplier pardon, et ne s’en priva pas.

Quelques jours plus tard, une servante maladroite renversa un brasero au premier étage de la maison. Les planchers et les murs de bois précieux très sec s’embrasèrent aussitôt. Bientôt, toute la domesticité courait dans tous les sens, des baquets d’eau dans les mains, dirigée à grands cris par Mémère Je-Compte.
Celle-ci avisa Moins-Que-Rien, fort occupé à se curer le nez dans son réduit sous l’escalier.
— Eh, toi, le paresseux, va vite avertir ton maître que sa maison brûle et que, s’il n’agit rapidement, elle ne sera bientôt plus que ruines et cendres !

Monsieur Gros-Pognon fumait, allongé sur un lit d’épais coussins, le regard lointain.
Moins-Que-Rien passa lentement sa tête par la fenêtre et murmura :
— Maître, votre femme m’envoie vous avertir que votre maison brûle et que, si vous n’agissez rapidement, elle ne sera bientôt plus que ruines et cendres…
Gros-Pognon cligna des yeux, sa rêverie interrompue.
— Ah, c’est toi, Moins-Que-Rien… que dis-tu, mon garçon ?
— Votre maison est en feu, chuchota l’enfant, si vous n’agissez rapidement, elle ne sera bientôt plus que ruines et cendres…
— Je ne comprends rien à ce que tu marmonnes, approche-toi.
Moins-Que-Rien gagna la porte d’entrée et s’arrêta respectueusement sur le seuil.
— Maître, votre maison est en feu, si vous n’agissez rap…
— Plus près, voyons, que je t’entende !
L’enfant s’avança, se jeta à genoux et se prosterna, le nez au sol.
— Maître, c’est affreux. Votre maison est en feu. Si vous n’agissez rapidement, il n’en restera que ruines et cendres.
— Redresse-toi, enfin !… Comment pourrais-je t’ouïr si tu t’adresses au parquet ?
Moins-Que-Rien se releva.
— M’autorisez-vous à parler fort, Ô mon maître ?
— Je me tue à te le demander !
— Alors sachez que votre maison est en feu et que…

Monsieur Gros-Pognon se rua à l’extérieur en hurlant, mais ce fut pour découvrir que sa maison n’était plus que ruines et cendres.

Vous conviendrez, monsieur le Français, que je ne m’en étais pas trop mal tiré, pour un début.
Oui, oui, oui…
Alors, l’âme fière comme celle de votre Artaban, le cœur plein de courage comme celui de votre Pantagruel, la tête farcie de rêves comme celles de vos Sganarelle, je m’apprêtais à écrire la suite.

Seulement…

Seulement, c’est à ce moment-là que les soldats vêtus en noir eurent fini d’exterminer les soldats habillés en vert à coups de baïonnettes, de fourches et de bâtons (car les balles coûtaient cher), et qu’ils instituèrent pour le bonheur du peuple et l’avenir de l’Humanité le règne de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale.

Oui, oui, oui…

L’éducation de chacun devînt l’affaire exclusive de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale. La santé des citoyens fut confiée aux soins de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale. Le métier de chaque habitant lui fut désormais attribué par l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale. Le travail, c’est-à-dire la tâche en elle-même, mais aussi la manière de l’accomplir et le délai imparti pour y parvenir, étaient maintenant du seul ressort de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale.

Elever des enfants, aimer ou ne pas aimer quelqu’un, boire, manger, déféquer devinrent enfin, après des millénaires d’obscurantisme et de mauvais réglages, des activités placées sous la responsabilité de l’Organisation la Plus Parfaite De La Perfection Idéale.

S’il se trouvait quelque individu assez stupide, passéiste et réactionnaire pour désobéir aux directives de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale, il était exécuté sur le champ d’un coup de gourdin sur la nuque ou étouffé dans un sac (car les balles étaient de plus en plus rares) et son corps était jeté aux chiens – que l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale, dans sa grande prévoyance, avait laissés vivre à cet effet.

Le chef suprême de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale s’appelait Frère n°1.Ses adjoints étaient Frère n°2 et Frère n 3. Lesquels avaient sous leurs ordres Frère n°4, Frère n°5, Frère n°6 et ainsi de suite.
L’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale aimait la simplicité.

Or, il arriva que notre ami Moins-Que-Rien, toujours si chétif qu’on l’appelait toujours Moins-Que-Rien, fût affecté à La Coopérative de l’Agriculture Radieuse n°624 – aux environs de l’ancienne ville de Kampong Cham.

La Coopérative de l’Agriculture Radieuse n°624 était un camp agricole semblable aux mille autres Coopératives De l’Agriculture Radieuse répandues dans le pays : un groupe d’une dizaine de baraques de bois qu’entouraient des rizières, le tout joliment décoré de cadavres pendus aux branches des aréquiers, de têtes de saboteurs fichées sur des pieux de bambous et, de ça de là, d’amas de corps de traîtres à demi calcinés, à la mode de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale.

Pendant les premières semaines qui suivirent l’affectation du jeune homme, l’administration de La Coopérative De l’Agriculture Radieuse n°624 se montra bienveillante envers lui.
En effet, Moins-Que-Rien était d’un naturel si paresseux, qu’il avait toujours fui l’école et négligé soigneusement toutes les occasions de s’instruire. Résultat : il présentait une ignorance totale en toute matière. Et cela plaisait fort à l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale, qui soupçonnait, dans sa grande sagesse, les gens cultivés de n’avoir accumulé des connaissances que dans le but d’exploiter l’innocence du peuple…

Moins-Que-Rien ne tarda pas à remarquer l’indulgence dont il bénéficiait. Aussi en profita-t-il pour n’en faire qu’à sa tête.
Il allait taquiner le cochon du chef de camp alors qu’il était de corvée de charbon de bois, jouait avec le charbon quand il était requis à la rizière et barbotait dans la rizière lorsque c’était son tour de nourrir le cochon du chef.
Quand il était pris sur le fait et morigéné, menacé d’une immédiate mise à mort, il inventait les plus invraisemblables excuses et les exposait avec tant d’aplomb et de malice que les surveillants en chef, surveillants, vices-surveillants et vices-surveillants en second, pris par le doute, finissaient toujours par le laisser en vie.
Jusqu’au jour où, lassés d’être ridiculisés, ils entrèrent dans une grande colère et poussèrent Moins-Que-Rien, à grands coups de pieds dans le fondement, jusqu’à la cabane du commandant du camp, qu’on appelait Chef n°57.

Celui-ci était un colosse au torse de buffle qui siégeait en permanence devant son porche, assis sur un tas de crânes.
Il dévisagea longuement Moins-Que-Rien de ses petits yeux de jais, ses larges naseaux palpitant au passage de son souffle.
Son examen terminé, il sourit, dévoilant de grandes dents jaunes solidement plantées.
— Qu’est-ce que j’apprends ? Tu es un ignoble déchet qui ne cesse de mentir…
Moins-Que-Rien sentit ses testicules remonter à l’intérieur de son ventre, mais il trouva le courage de rester impassible.
— C’est… Euh… C’est dans ma nature, Ô mon respecté chef.
Le géant grogna :
— Explique-moi cela, je sens que ça va être intéressant.
Moins-Que-Rien se cambra, se redressant de toute sa petite taille, et affirma d’une voix forte et claire :
— Puissant chef, je peux t’affirmer sans me vanter que je suis le Frère n°1 du mensonge !
Chef n°57 leva la tête au ciel et éclata d’un grand rire qui fit trembler sous lui son socle de crânes. Quand il fut calmé, il se pencha, ses deux grosses mains sur ses genoux, sa large face à deux doigts de celle de Moins-Que-Rien et déclara :
— Ton insolence m’amuse, ver de terre, aussi vais-je te donner une chance.
— Merci, Ô toi mon guide tant admiré !
— Raconte-moi un mensonge. Si tu parviens à me tromper, je te conserverai en vie quelque temps.
Le corps du garçon se mit à trembler de tous ses petits membres. Son mince visage se fit plus maigre. Il recula d’un pas, tomba à genoux et s’arracha plusieurs poignées de cheveux en gémissant :
— Je ne peux pas. Pardonne-moi, mon supérieur vénéré : je voudrais t’obéir mais je ne le peux pas !
— Pourquoi ? gronda le géant.
— C’est que je puise mes mensonges dans mon Grand Livre Des Mascarades, geignit Moins-Que-Rien. Et ce livre, je ne l’ai plus. Je l’ai confié à ma mère, la camarade Ventre-Creux, qui réside à l’Entrepôt Du Fumier Collectif Du Peuple n°18 !

A ces mots, une onde de fureur fit trembler le large poitrail du terrible Chef n°57.

Un livre ?

Sous le règne de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale, posséder un livre était le crime le plus abominable que l’on pût imaginer !
Lors de son avènement, l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale avait fait fouiller toutes les maisons dans toutes les villes et dans tous les villages. Ses agents avaient empilés tous les livres qu’ils trouvaient aux carrefours et y avaient mis le feu.
Non mais !
Les livres contenaient dans leurs pages des rêves, de l’intelligence et du plaisir, toutes matières insupportables aux yeux de l’Organisation La Plus Parfaite De La Perfection Idéale.
Et voilà que ce vil insecte de Moins-Que-Rien avait le front d’avouer à haute voix qu’il détenait un exemplaire de ces objets interdits entre tous !

La brute fit un geste du menton en direction des gardes.
— Mettez-moi cette ordure en cage, ordonna-t-il.
Moins-Que-Rien fut enfermé dans une nasse à poissons en ferraille rouillée, à demi immergée dans une mare au fond boueux tapissé de petits pieux de bambou.

Chef n°57 ordonna alors à son adjoint, un certain Chef n°56, de monter à bord de la voiture du camp, une Peugeot 404 héritée des Français, et de se rendre en urgence à l’Entrepôt Du Fumier Collectif Du Peuple n°18, distant d’une quarantaine de kilomètres, d’y trouver la camarade Ventre-Creux, mère de Moins-Que-Rien, de se faire remettre le Grand Livre Des Mascarades, d’exécuter la femme avec le maximum de souffrance et de rapporter derechef le livre à la Coopérative De l’Agriculture radieuse n°624.

Chef n°56 revint à la fin de la journée. Il se présenta aussitôt à son supérieur.
— Alors ?
— Alors ce gamin vicieux s’est bien moqué de nous.
— Comment cela ?
— La camarade Ventre-Creux, m’a dit que Moins-Que-Rien a toujours été trop fainéant pour apprendre à lire. L’idée qu’il puisse posséder un livre l’a fait beaucoup rigoler…

Chef n°57, au comble de la fureur, fit reparaître devant lui Moins-Que-Rien.
Deux Vices-surveillants en seconds le jetèrent, nu et en sang, la joue droite dévorée par les rats, aux pieds du tas de crânes.
— Eh bien, grinça Chef n°57, tu m’as menti, vermine.
Moins-Que-Rien, roulé en boule sur le sol, rassembla se dernières forces pour gémir :
— N’est-ce pas justement ce que vous m’avez ordonné de faire ?

Le colosse contempla un moment l’enfant prostré et ensanglanté à ses pieds puis fit de sa large main le geste de balayer l’air.
Aussitôt, les gardes se jetèrent sur Moins-Que-Rien et l’emportèrent dans les rizières, et on ne le revit plus jamais.

Non, non, non…
On ne le revit jamais.
Et voilà pourquoi, monsieur le Français, le fabuleux recueil de contes qui devait contenir toutes les vérités du peuple khmer, du monde et de l’univers s’est arrêté là.

 

Phnom Penh, septembre 1996

 

Le front contre les murs – 05
La noyade – 01

One Response to Les contes interrompus

  1. Frère Siam

    Bien qu’humoristique , un lèger frisson glacé parcourt l’échine en lisant ce récit…à piene exagèré je suppose.

Laisser un commentaire