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L’Auberge de l’Espérance – 07

Publié par le 17 juin 2017

 

1985, premier retour d’Afrique.
Sans le sou, la tête farcie de phrases, les doigts languissant d’un clavier, je me mis en quête d’un lieu paisible où écrire.
Ma mère et son mari possédaient dans le Lubéron une villa qu’ils n’occupaient que deux mois par an. J’en sollicitai les clés, ils m’envoyèrent me faire foutre.
Je fus sauvé des bancs publics par mon parrain, le docteur Jean-François Duvinage, son épouse, ma bien-aimée Martine, leurs filles Emmanuelle et Anne-Lise, qui m’ouvrirent les portes de leurs cœurs et celles de leur maison.
Là, dans une chambre meublée de tissu bleu et de chêne verni, devant le doux rectangle d’une fenêtre ouverte sur l’automne provençal, j’écrivis ce que je considère être mon premier texte abouti.

 

L’Auberge de l’Espérance
(une ancienne légende des temps modernes)

Un matin que rien ne distinguait des autres matins – car c’est ainsi que se présentent les matins des jours funestes – Churaçoa-le-Rusé entraîna Tonton Basile à marcher le long de l’avenue du Centre. Alors qu’ils progressaient à l’aveuglette au travers les fumées pétées par les nuées de voitures, les grappes de motocyclettes, les camions militaires du Nationzuni et es limousines des chefs z’humanitaires, il dit :
— Regarde, Ô mon très vénéré paternel…
Churaçoa-le-Persuasif agita devant leurs deux paires d’yeux le puant brouillard, serrant de l’autre main l’épaule de son père, lui criant tout près de l’oreille pour surmonter le grondement des milliers de moteurs, le hurlement des générateurs des magasins et le braillement des sonos des bars à filles.
— Regarde ce bel immeuble !
Tonton Basile chassa de son épaule la main manucurée et chargée de bagues dont le contact lui répugnait.
— C’est un hôtel, et alors ?
— Comptez les étages, Ô protecteur de mes jeunes années, il y en a huit !
— Un, deux, trois, qu… mmm… mmm… oui, huit. Tu sais compter. Et alors ?
— Huit étages de dix chambres chacun, soient quatre-vingts chambres à cinq cents Dollars Uhesse la nuit, plus les boutiques à choses inutiles et le restaurant du rez-de-chaussée. C’est quand même autre chose que votre vieux bouiboui de l’Espérance !
— Ne méprise jamais l’Espérance devant moi et dis-moi ce que tu as derrière la tête.
— J’ai calculé qu’en unissant nos deux fortunes, nous pourrions aisément nous faire construire un hôtel de ce genre.
Tonton Basile sauta d’un pas en arrière et frappa le front du plat de la main un nombre considérable de fois avant de pouvoir causer.
— Tu as la folie des grandeurs, ma parole ! Tu sais combien il faut de clients pour remplir un gros machin de béton comme celui-là ?
— Quatre-vingts, répliqua le jeune homme. Plus leurs invités. Plus les filles.
— Où vas-tu les trouver, imbécile ?
— Les soldats du Nationzuni sont chaque jour plus nombreux.
— Et quand le Nationzuni partira d’ici, idiot ?
Churaçoa-le-Cupide referma ses deux mains sur celle de Tonton Basile et, malgré le sursaut de dégoût de celui-ci, les maintînt fermement.
— Soyez tranquille, Ô père adoré : l’armée du Nationzuni ne partira jamais !


 

C’est là qu’on s’esclaffe, n’est-ce pas, frères, amis, voisins ?
C’est là qu’on rigole.
Car nous savons bien que, si les prédictions de Churaçoa-l’Avide s’étaient révélées exactes jusque là, celle-ci ne valait guère plus qu’une bouse de buffle !
Moins, même.
« Le Nationzuni ne partira pas… »
Quelle poilade, mon pauvre !
Ils ne partirent pas, les soldats du Nationzuni, ils déguerpirent, filèrent, prirent la poudre d’escampette dans une main et les jambes autour de leur cou. Ils se barrèrent, se volatilisèrent, disparurent dans un grandiose envol de centaines d’avions de transports de troupes, sans un regard en arrière, emportant dans leurs poches les paquets de Dollars Uhesses qu’ils n’avaient pas encore dépensés.

C’est qu’à l’heure où Churaçoa-le-Dindon et Tonton Basile mettaient leurs derniers sous dans l’achèvement près du fleuve d’une tour de douze étages de vingt-cinq chambres chacun, dans les bureaux du Nationzuni là-bas, au nord du nord du nord, les comptables venaient d’arriver au bout de leurs additions annuelles. Ils avaient contemplé pendant un bon moment les chiffres obtenus, essuyé pensivement les verres de leurs lunettes en murmurant « eh ben… eh ben… », échangé des paroles inquiètes dans leur chuchotis de comptables, et enfin s’étaient décidés à envoyer l’un d’eux, un gros registre sous le bras, dans les étages du haut où vivaient les z’organisateurs.
Les z’organisateurs avaient suivi du doigt les colonnes de chiffres du registre, lu les nombres effarants inscrits sur la dernière page, s’étaient raclé la gorge, apostrophés les uns les autres dans leur rude langage de z’organisateurs et avaient envoyé l’un d’eux au dernier étage, tout en haut de l’immeuble, où résidait le Chef-des-Chefs.

— Tant que ça ! s’était exclamé celui-ci, de sa grosse voix de Chef-des-Chefs.
— C’est que… avait balbutié l’infortuné subordonné, en fait… Voyez-vous… C’est-à-dire que…
— C’est trop, avait tranché le Chef-des-Chefs.
— C’est beaucoup trop, avait convenu le subordonné.
— Je vois que ces deux imbéciles, là, Trotskar-le-Communautaire et Féroce-Deux se sont repliés dans leurs bases des pays voisins…
— Féroce-Trois, corrigea le subordonné.
— Son fils ?
— Son frère. Féroce-Deux a été tué dans une embuscade des hommes de Trotskar. C’est son cadet qui…
— Peu importe, coupa le Chef-des-Chefs. En somme, la situation est stable.
— En somme, reconnut le subordonné.
— Alors ça suffit comme ça. On arrête les frais et on rentre à la maison, nom d’une gamelle ! ordonna le Chef-des-Chefs qui, comme beaucoup de gens de sa sorte, avait un glorieux passé militaire.


 

Au même moment, dans un petit pays de l’ouest de l’ouest, de l’autre côté de l’autre océan, le chef de l’état, le général Vivamérica venait de déclencher une répression bien comme il faut, avec couvre-feu, tirs à vue et pendaisons publiques, contre les troupes armées d’un certain Ernesto Nationalisamos qui tentaient de lui prendre le pouvoir.

Dépêchés sur place, des journalistes rapportèrent du conflit des images aussi sanglantes qu’édifiantes, lesquelles déclenchèrent parmi les populations du nord du nord un merveilleux élan de générosité, avec manifestations de soutien aux peuples opprimés, débats télévisés et afflux de dons aux organisations charitables, sous formes de chèques, de paquets de nouilles et de paires de chaussures usagées.

Ce que constatant, les chefs z’humanitaires – ceux-là même qui traitaient avec Churaçoa-la-Magouille et tapaient l’épaule de Tonton Basile avant de commander une tournée de Martinis-on-Zeroques – rassemblèrent en hâte leurs subordonnés.
— Le public se fout désormais de ce qui se passe ici, leur dirent-ils. Il est temps de foncer à l’ouest de l’ouest, de l’autre côté de l’autre océan. Là-bas, il y a du travail pour nous, des dons à tire-larigot et des subventions à ne plus savoir qu’en faire.
Là-dessus, ils félicitèrent leurs personnels locaux pour leur travail et leur dévouement, les gratifièrent d’amicales tapes sur la tête, les licencièrent, organisèrent des soirées d’adieu bien arrosées et s’en allèrent vite fait à l’ouest de l’ouest, de l’autre côté de l’autre océan.


 

De nouveau ignorés du monde – état qui, au final, leur était naturel – en proie à eux-mêmes et riches de leur seule espérance, les habitants de la ville abandonnée continuèrent d’agir comme si de rien n’était.
Les chauffeurs des officiers du Nationzuni et des chefs z’humanitaires se rendaient tous les matins au domicile vide de leurs patrons à bord des limousines de fonction lustrées au Quickpolish en bombe aérosol. Les patrons des cafés allumaient à chaque crépuscule leurs exubérances de néons clignotants. Les jeunes femmes qui avaient emploi de secrétaires enfilaient chaque matin leurs courtes jupes et couraient au bureau sur leurs talons vacillants. Les jeunes filles, plus nombreuses, qui avaient emploi de putains enfilaient chaque soir leurs jupes encore plus courtes et se hâtaient vers leur bordel d’attache, juchées sur leurs escarpins à échasses. Les possesseurs de motocyclettes continuèrent à faire vrombir leurs engins le long de l’avenue du Centre dans un sens puis dans l’autre. Les messieurs qui avaient fait fortune s’entêtèrent à ne rien faire que promener leurs coûteux costards, cigares en bouche. Les dames qui les avaient quittés persistèrent à se réunir pour jouer aux cartes en buvant du thé emballé dans des sachets hygiéniques.

Au bout de trois semaines de cette étrange folie, les réservoirs à essence bâtis par le Nationzuni près de l’aérodrome déserté se trouvèrent à sec. En premier s’arrêtèrent les bagnoles et les motos, que leurs propriétaires abandonnèrent sur place. En second moururent les groupes électrogènes dont le soudain silence entraîna l’agonie de tout le reste : les climatiseurs au bouton de commande bloqué sur « Cold-Max » ; les fours spéciaux pour les barquettes à réchauffer dont, d’ailleurs, on avait mangé la dernière ; Les machines à faire de l’eau propre et leurs sœurs à fabriquer des glaçons ; les grands frigos d’aluminium brossé des cafés qui d’ailleurs ne contenaient plus une seule boîte de bière…
Dans les hauts immeubles de l’avenue du Centre et de la berge du fleuve, les moquettes dépérirent et les meubles ternirent, victimes de la chaleur et de leur propre nature de pacotilles mal foutues.
Alors arriva la saison des pluies qui fendilla le béton hâtivement brassé des buildings et couvrit de moisissures vertes les pourtours des baies vitrées que des gosses en maraude s’amusaient à briser d’habiles jets de pierre…
Des touffes d’herbes grises et de chardons crevèrent le bitume trop mince dont on avait recouvert les chaussées…
Bref : la ville reprenait plus vite que quiconque l’eût pensé son aspect habituel de bled bordélique et crasseux. Bientôt, il n’y eut plus de trace de toute cette folie des z’humanitaires et du Nationzuni que les carcasses pourrissantes des immeubles vides et les tas d’emballages de tchizburgés au coin des rues.


 

Alors…

Alors il arriva qu’un soir Tonton Basile se présenta devant le porche de l’Auberge de l’Espérance.
Il flottait dans un costume gris anthracite de laine peignée à la veste percée aux deux coudes, au falzar déchiré au genou droit et fendu à l’entrejambe.
De la porte ouverte de l’Espérance sourdaient, emmêlés, de la lumière douce, des parfums de boustiffaille et des rires paisibles.
Alors…

Alors Tonton Basile gravit d’un pas vacillant les cinq marches et entra dans la Maison.

— Papounet ! Te voilà enfin !
Bililobo, le cul enfoui dans un hamac de toile tendu entre deux piliers, les pieds nus à plat sur le plancher sale, tournait vers lui une face réjouie surmontée de cheveux en désordre maculés de taches de peinture bleu ciel et rouge soleil.
Des chandelles fichées sur les tables lançaient vers le plafond de frétillantes flammes orangées.
Dans la demi pénombre, trois jeunes femmes rondelettes câlinaient en riant une ribambelle d’enfants presque nus.
Bililobo posa sur ses cuisses le bout de carton d’emballage sur lequel il était en train de dessiner.
— Tu en as mis le temps…
— Je m’étais perdu, s’entendit dire Tonton Basile.
Il se laissa tomber sur une chaise, un coude sur la table et étudia la grande salle d’un regard circulaire.
— Tout va bien, par ici ? s’enquit-il.
Bililobo haussa les épaules.
— Pourquoi ça n’irait pas. Pour servir quelques deux ou trois soupes les bons soirs, il n’y a pas besoin de se cailler les sangs. On a des goûts simples, nous autres !
— C’est bien… c’est bien… murmura Tonton Basile, tandis qu’un frisson joyeux lui parcourait l’échine, c’est bien, ma foi, c’est bien…
— Churaçoa-le-Pourri n’est pas avec toi ? demanda Bililobo.
Ce fut au tour de Tonton Basile de hausser les épaules.
— Il a disparu. Soit il s’est pendu, soit il est directeur de bureau z’humanitaire quelque part au nord du nord, ce qui est du pareil au même, expliqua-t-il.
Alors…

Alors, de la cambuse où on distinguait les silhouettes voilées de sombre de Silencieuse et de Beauté-pas-Belle s’affairer tranquillement devant le fourneau de braises rougeoyantes surgit une maigre femme flottant dans une robe de coquetèle défaite à l’épaule gauche et effilochée du bas.
— Zitanao, c’est toi ? s’écria Tonton Basile.
L’apparition posa les poings sur ses hanches et cracha au sol un petit bout de légume coincé entre ses dents.
— Bien sûr, c’est moi, dit-elle. Il faut bien que je m’occupe du bien que certains maris abandonnent pour courir après des folies alors qu’ils feraient mieux de etc… etc…
Alors…

Alors devant le porche s’arrêta une curieuse charrette faite d’un cul de limousine à deux roues attelé à un petit cheval nerveux. En descendit un homme costaud au teint hâlé, simplement vêtu d’un pagne et chaussé de vieux godillots du Nationzuni.
— Hola, fit l’homme.
— Hola, répliqua Tonton Basile. D’où viens-tu comme ça, l’ami ?
— J’arrive des forêts du nord.
L’homme désigna du pouce l’étrange attelage derrière lui.
— J’apporte un chargement de fruits que je compte vendre au Marché-des-Bonnes-Affaires. On m’a dit qu’il était tout juste réouvert… En attendant, y aurait-il moyen de manger un morceau ?
Alors…

Alors Tonton Basile se leva, peignit un vaste sourire sur son visage et, alors qu’il distinguait du coin de l’œil la silhouette de Zitanao qui fonçait vers la cambuse, ouvrit grand les bras.
— Bienvenue à l’Espérance, l’ami ! Que dirais-tu d’une bonne soupe aux boyaux de bœuf ?

 

FIN

 

La noyade – 02
INTERVIEW DE MÔSSIEUR THIERRY PONCET

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