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Un été avec Bixby 08

Publié par le 14 août 2021

 

Les nuits tournent au froid.
Les aurores ne le sont pas moins. Le soleil hésite longtemps à s’épandre dans le vallon, y semer son or et sa tiédeur.
Perché au bord de la cuvette qui forme la couche, je frissonne. Zé reste debout à mes pieds, répugnant à se coucher sur l’herbe humide. Les toisons des bêtes massées en contrebas sont décorées de gouttes de rosée. L’odeur du troupeau, naguère un suint chaud d’étable, s’est chargé d’un parfum mouillé qui évoque celui d’une mousse de sous-bois.

Le grand bouc pousse son cri chevrotant. Deux ou trois des béliers lui rétorquent leur bêlement râleur, histoire de lui rappeler qu’il n’est pas le seul roi. La masse de dos laineux est traversée d’une houle. Elle se disloque tandis que retentissent, encore faibles et endormies, les premières sonnailles de la journée. Le troupeau s’ébroue et s’ébranle.
Pour moi commence une nouvelle journée de garde, de lenteur calculée, de patience et de solitude, en compagnie de ma gentille chienne noire et rousse, de moi-même, et de mon seul livre, Appelez-Moi Un Exorciste, de Jérôme Bixby, à la couverture criarde et racoleuse désormais cornée et striée de pliures.

Pendant la descente vers le vallon, sur cette pente à l’herbe devenue rare, labourée de traces de sabots et couverte de laissées, je réalise soudain compte que la chienne, contrairement à son habitude, ne m’a pas suivi.
– Zé ? Hola, Zé !…
Je remonte à la couche.
Elle est là, au fond de la cuvette de roche, occupée à mordre dans ce qui semble être une poupée difforme de chair grise. L’ayant rejointe et repoussée d’un bâton autoritaire, je me rends compte que la forme indécise est un agneau mort, d’une chétivité de fœtus, aux yeux clos et à la minuscule bouche grimaçante d’un bref mais douloureux passage sur terre.
– Laisse ça !… Ah, merde, bon dieu, laisse, je te dis !…
J’emporte la petite dépouille plus loin, l’ensevelis sous un lit de pierres.

Ayant rejoint le troupeau, je repère vite la mère, une mérinos plutôt maigre, marquée du « C » rouge inscrit dans un cercle de son propriétaire, monsieur Chaix, et dont la vulve s’orne encore d’une guirlande de placenta sanglant maculé de poussière et de petits cailloux.

Le lendemain matin, ils sont deux à rester au fond de la couche. Des petits mérinos, encore. L’un est mort, l’autre respire encore un peu, d’un souffle qui n’éteindrait même pas une bougie. Zé l’achèverait bien d’un coup de crocs, mais je ne la laisse pas faire. Une autre mérinos a agnelé et son petit est vivant mais paraît bien faible, titubant derrière elle sur des pattes grêles, semblant devoir perdre l’équilibre à chaque pas. Les quatre agneaux nés de cette nuit de l’autre race, les préalpes, eux, sont en pleine forme, les membres épais, d’allure solide, qui leur servent à gambader ici et là comme des chatons joueurs.

Le soir, le patron vient au ravitaillement, chargé de son gros havresac et d’un sac  de cinquante kilos de sel.
Je lui parle des agneaux morts, alors que son œil acéré a déjà repéré dans le troupeau le petit mérinos à la peine.
– Pas en forme, té, lui…
Il repousse sa casquette en arrière, gratte son front blanc, soupire :
– Le froid est tôt, cette année. Je lui avais dit, à Chaix, que ses mérinos, ça ne vaut rien en haut. C’est des bêtes pour le pré, ça…
Il réfléchit un moment.
– Bon, le petit, là, je l’emmène en bas avec la mère. Ils resteront à la bergerie. Et toi, voilà ce que tu vas faire…

Pendant les dix ou douze jours qui suivent, soit le plus fort du temps d’agnelage, ma vie change.
Une mérinos agnelle pendant la nuit. Parfois deux. Il arrive aussi, moins souvent, qu’elles accouchent l’après-midi, au plus fort de la chaleur, pendant la chôme.
En fin de journée, lors de la rituelle distribution du sel, j’attrape la nouvelle mère et la hisse en travers de mes épaules, la tenant par les pattes serrée par deux dans mes poings. Je m’éloigne et reste un moment immobile, à quelque distance des bêtes. L’agneau, ne voyant plus sa mère, ne tarde pas à la héler de sa petite voix aigrelette. Elle lève la tête et répond, de son bêlement plus grave.
Un « Dialogue de Bêtes », comme l’écrivait Colette.
– Méééé… Méééé… Maman, maman, où que t’es, j’ai peur !
– Braaa… Braaa… Je suis là, mon fils.
– Méééé… Où ça ?
– Braaa… Là, sur les épaules de ce fichu pâtre !
L’agneau ne tarde pas à s’extraire du troupeau et se dirige vers nous. Sur le seuil de la cabane, Zé regarde la scène, assise sur son arrière-train, langue sortie, souffle rapide. Elle meurt d’envie de s’approcher pour participer à l’action, ce que je lui ai interdit, afin qu’elle s’abstienne d’effrayer cet agneau déjà craintif. Elle bout sur place mais ne cède pas à son envie. Elle sait que, dans ces cas-là, mon bâton part vite et dur dans son flanc.
Je recule de quelques pas. Ça recommence :
– Méééé, méééé…
– Braaaaa…
Ainsi, petit à petit, je me rapproche du « jas », l’enclos qui jouxte ma cabane. Quand je l’ai atteint, je jette la mère à l’intérieur. Le dialogue continue et l’agneau s’approche de la clôture de pierres. Je n’ai alors aucun mal à l’attraper et l’envoyer rejoindre sa mère.
– Braaaa…
– Oui, c’est ça : braaaa.

En attendant que le troupeau soit rassasié de sel et commence à s’éloigner vers la sente qui mène à la couche, je reste près de l’enclos. Sa rangée de pierres est basse. Il peut arriver que la brebis, oubliant son devoir maternel au profit de son instinct grégaire, saute par-dessus pour rejoindre ses congénères. Là encore, un bon coup de bâton la renverrait vite fait en arrière. Si je la laissais faire, elle galoperait se fondre dans la masse des bêtes et tout serait à refaire.
– Braaaa…
– Oui. Bra. Cause toujours…

Quand les bêtes commencent à s’éloigner, j’entre dans le jas, me saisit de l’agneau et le fait longuement humer à sa mère, tandis que les deux continuent à causer. Le mieux, c’est de parvenir à ce que la brebis lèche le museau de son petit.
Cela fait, l’agneau dans une main, j’aide de l’autre la mère à sortir du jas, que j’escalade à mon tour.
Maintenant, c’est le contraire de tout à l’heure. C’est le petit qui sert d’appât. Accroupi, le tenant par une patte arrière, je le secoue un peu pour l’inciter à bêler.
– Méééé…
Sa mère s’en approche, mufle tendu.
Je recule, recommence mon manège.
– Mééééé…
Et ainsi de suite.
De cette façon, nous passons derrière le troupeau dont les bêtes de tête sont déjà dans la sente et arrivons peu à peu à la passe.

Je déteste cet endroit. Une étroite bande crayeuse qui court depuis la cascade du ruisseau, accolée à une paroi de falaise et surplombant en un à-pic d’une vingtaine de mètres une mare de dents de roches que les lichens qui recouvrent ne rendent pas moins aiguës.
J’ai toujours devant les yeux l’image de la brebis qui s’y est abîmée, manquant de peu de nous entraîner en bas, le patron et moi, qui, par réflexe, lui avait empoigné le bras. Son cadavre est d’ailleurs toujours là, en bas, envoyant par instant des bouffées d’odeur de charogne.

J’ai retrouvé aussi dans les replis de ma cervelle de futur écrivain un passage de la fin de Les Nus Et Les Morts, le roman de guerre de Norman Mailer, celui où le terrible sergent Croft, le dur, le vétéran, oblige sa section à s’engager dans un passage dangereux de montagne, passage auquel le soldat Roth, que le sergent déteste, ne survivra pas.
De mémoire :
« La corniche, en cet endroit, n’avait qu’un pied de largeur. Les hommes s’y avançaient avec une extrême lenteur… Tout pas les terrifiait mais à mesure qu’ils se poussaient le long de la corniche, l’idée de faire marche arrière les terrifiait encore plus… Ils espéraient ardemment que la saillie s’élargirait… Il leur arrivait parfois de jeter un regard vers le bas, mais le spectacle était trop affolant… Ils se plaquaient alors encore de plus belle à la paroi faite d’une rocaille grise, molle, gluante, qui semblait dégager une odeur de peau de phoque… »
Puis, plus loin, toujours de mémoire :
« Il se repoussa du pied gauche et, trop faible pour se donner l’élan voulu, son corps exécuta une maladroite embardée. Le temps d’une seconde, il vit le visage étonné de Gallagher, puis il glissa à côté de sa main, puis il égratigna le roc, puis rien… Dans sa chute, Roth s’entendit hurler de colère, et il s’émerveilla qu’il pût faire un si grand bruit. Dans sa surprise, dans sa stupéfaction, une pensée lui traversa l’esprit. Il voulait vivre. Un petit bonhomme, filant à travers l’espace. »

Ici, au vallon des Aiguilles, le passage problématique, sinon dangereux, ne mesure qu’une quinzaine de mètres, avec en son milieu un élargissement qui, formant balcon, permet de souffler un coup. Mais il faut une bonne demi-heure pour la faire traverser à la brebis mère et, pour moi, sujet à la trouille des hauteurs, ce sont trente fois soixante secondes de calvaire.
Accroupi, l’épaule contre la paroi, un godillot à moitié dans le vide, je tiens toujours l’agneau au sol par la patte, le secouant pour le faire bêler. La brebis répond, de ses foutus « braaaa », hésite, s’arrête, contemple le vide de ses yeux jaunes, revient à son petit, hésite encore, avance enfin un sabot sur la pierre glissante.
Elle nous rejoint.
Au moment même où elle va toucher de son mufle les naseaux de son petit, je recule. Pas trop brusquement, pour ne pas effrayer la bête. Pas trop lentement non plus. À l’aveugle, dans l’impossibilité que je suis de me retourner, glissant, en souhaitant que mon genou ne dérape pas, que mon pied retrouve de la saine roche sous lui. Et je recommence, secouant la patte de l’agneau.
À trois reprises, il faudra le faire deux fois, une mère après l’autre. Un soir, ce sera même trois.

Enfin, me voilà de l’autre côté.
C’est un sentier de montagne, assez large, formé de deux ornières, car monsieur Lucas monte parfois jusqu’ici à bord de son petit tracteur. Il y a environ mille cinq cent mètres de dénivelé jusqu’au bas de vallée, assez raide mais tout à fait praticables.
J’attends quelques instants. Zé, en bonne chienne de montagne pour qui a sur les plus étroites corniches le pas sûr d’un funambule expérimenté, ne tarde pas à surgir, toute joyeuse.
Pardi, elle va retrouver Gardien, son père, depuis sa faute confiné en bas, plus Belle, une sorte de briard, qui, peu douée pour le travail de troupeau, sert de chien de garde à la ferme. 
Je tiens l’agneau dans une main, le serrant par les épaules, les pattes arrière pendante, la tête déjetée en arrière. La mère le suit, sans problèmes, en outre poussée par la présence de Zé derrière elle.

J’arrive à la nuit.
Mon premier soin est de faire entrer la mère et son agneau dans la bergerie, un hangar de pierre au toit de tôles, où résident déjà quarante à cinquante pensionnaires. Puis je trouve le patron à l’étable, en train de traire une des trois vaches, ou bien à son jardin, profitant des dernières lueurs du jours pour sarcler de mauvaises herbes, parfois en compagnie de son fils, quand celui-ci n’est pas retenu aux prés ou aux champs.
Pour ces gens qui vivent en quasi autarcie, les journées sont longues et ne sont faites que de labeur.

Madame Lucas, Lucienne, « Lulu », comme on dit, est aux fourneaux. Une épaisse soupe brûlante trempée de pain et c’est le lit de camp dans la réserve, sous les chapelets de saucissons et de viandes séchées.
Une page ou deux de Jérôme Bixby. Pas plus, car le gros réveil qui martèle son tic-tac mécanique sonnera sans pitié à quatre heures.
C’est que le chemin si vite descendu, il va bien falloir le gravir !

Au petit matin, la patronne, une femme aussi sèche que son mari, aux cheveux bouclés que les soucis et les fatigues grisonnent, m’attend dans la cuisine où le fourneau ronfle déjà. Sur la toile cirée de la table m’attend une bolée de café au lait vaste comme une cuvette et deux épaisses et larges tartines de pain beurré. La première fois, j’ai protesté :
– Faut pas vous lever, madame Lulu, je peux me débrouiller seul.
D’un claquement de langue agacé, elle m’a fait comprendre qu’elle vivante, le pâtre de la maison ne monterait pas à l’alpage le ventre vide.

Je sors. Il fait nuit et frais.
Zé m’attend déjà, assise mais impatiente, la langue pendant, la gueule ouverte comme un sourire.
Je prends mon bâton, laissé la veille à l’encoignure de la porte.
Je remonte. 

 

LA DISEUSE DE MAUVAISE AVENTURE

Ils coururent en haut et en bas de l’escalier. L’escalier était bleu et avait une rampe qui surplombait une fosse noire et sans fond. Puis l’escalier devint jaune.

Joe et Ellen montèrent en haletant l’escalier jaune puis entrèrent dans une pièce dont le sol penchait affreusement. Ellen perdit son soulier et son équilibre et entraîna Joe dans sa chute. Ils se retrouvèrent dans un coin d’ombre, à bout de souffle et Ellen au-dessus. Cela changeait un peu.

Le rayon lumineux du crayon-lampe de poche de Joe fouilla l’obscurité. La sortie de cette chambre aux angles fous était toute proche : un trou noir en forme de cercueil dans le mur.
– Je n’en peux plus, gémit Ellen. Ne sommes-nous pas assez loin ? Joe, je crois que je me suis blessée à la jambe…
Il la poussa vers la macabre porte. À moitié remise sur ses pieds, elle retomba. Ses genoux cognèrent le sol. Elle hoqueta de douleur.
– Joe… Non… Laisse-moi…
– Nous devons nous cacher, gémit Joe avec désespoir. Est-ce que tu veux finir dans la chambre à gaz ? Pardi, nous l’avons tuée !

Ellen s’efforçait d’atteindre l’issue en marchant comme un canard sur un sol en pente. Elle boitait.
– Éclaire-moi, supplia-t-elle d’un ton à la fois fâché et misérable. Tu l’as tuée.
– Pas si haut ! murmura Joe, sauvagement.
Il la poussa fort de l’épaule entre les omoplates.
– Espèce de sacrée petite idiote de garce… Les poulets nous encerclent de partout ! Si nous pouvons les entendre, ils peuvent nous entendre !
Effectivement, de la folle pièce sombre où ils étaient, ils entendaient distinctement les cris. Les flics étaient en train de fouiller le parc d’attractions. Il y eut le crissement des pneus d’une voiture qui s’arrêtait. Du lointain parvenait le hurlement d’une sirène. Non, de deux.
Dehors, de puissantes lampes-torches éclairaient le terrain dans ses moindres recoins. Joe et Ellen pouvaient apercevoir leurs reflets à travers les fentes du mur de la Maison Hantée.

Joe empoigna sa minuscule lampe de poche.
– À partir de maintenant, c’est la cité des ténèbres, chuchota-t-il.
Ils passèrent la porte en forme de cercueil.
– Il doit bien y avoir un endroit dans cette baraque où on pourrait se cacher vraiment…
Ils sentirent soudain sous leurs pas un sol glissant et ciré.
Désemparés, ils se laissèrent tomber. Tandis que l’air s’engouffrait dans leurs oreilles, ils furent emportés sur une surface en pente et onduleuse… qui montait, descendait… montait un peu plus… descendait un peu moins…
Ils arrivèrent en bas en tournoyant, le souffle court et les paumes des mains éraflées.
L’obscurité était dense et collait à leur peau d’une façon presque tangible. Ce n’était pas l’obscurité totale qu’on trouve dans une caverne. Non, au dehors, il y avait toujours ces rayons lumineux qu’ils apercevaient, pareils à des lumières clignotantes, à travers les interstices du mur.
Quelque-part en bas, une porte s’ouvrit.
Les flics cernaient le bâtiment. Joe et Ellen distinguaient des bruits de pas sur un plancher, le murmure d’une conversation proche mais inintelligible. Avançant lentement, sur la pointe des pieds, ils se frayèrent un chemin dans le noir.

Ils se retrouvèrent devant une volée d’escaliers… Combien il y en avait et à quel point ils étaient raides, ils n’en savaient rien. Joe tâta la seconde marche du bout du pied.
– Marche sur le côté, murmura-t-il. L’escalier va peut-être se mettre à vibrer. Ou bien s’écrouler. Une trappe, quelque chose…
-Tout devrait être éteint à cette heure, protesta Ellen dans un souffle. Tu ne crois pas… la nuit ?
– Je n’en sais rien, râla Joe, irrité. Avance !
Ils descendirent les marches invisibles. L’escalier ne s’effondra pas.
De ses mains étendues, Joe toucha les murs du corridor. Ils marchèrent le long de ces murs. Le corridor ne se mit pas à vibrer ni à se renverser. Aucune trompette ne résonna, aucun squelette ne surgit d’un renfoncement. Rien ne se passa. C’était la loi du silence et de la quasi-obscurité, trompés seulement par le bruit étouffé des poursuivants en bas et aux alentours.
L’argent formait une grosse boule dans la poche-revolver gauche de Joe. Combien y en avait-il ? Cinq mille ?… Dix mille ?…
Car tout avait commencé pour de l’argent.

La nuit, deux bières et la lueur dans les yeux d’Ellen tandis qu’elle parlait d’argent.
Les lumières dans ce bar de Santa Monica brûlaient faiblement. Le tenancier suivait une émission tardive à la télévision.
Dehors, c’était l’« hiver » californien : une petite pluie froide dégoulinait des palmiers.
Ellen était très belle, même quand elle était obsédée par le désir d’avoir de l’argent. Elle avait trente-deux ans, un corps bien musclé, des traits fins et l’esprit d’une vipère.
Joe était beau et il le savait. D’une beauté hors du commun.
Ensemble, ils formaient un beau couple. Un couple qui attirait l’attention. Les parents d’Ellen espéraient qu’ils allaient se marier, étant donné tout ce qui se passait. Cela régulariserait la situation et les débarrasserait d’elle par la même occasion.

Ellen trempa son doigt dans la mousse de bière et fit un dessin sur le dessus de la table : l’intérieur de la maison de la diseuse de bonne aventure.
– C’est ici qu’elle dort, dit-elle. Une sorte de petite cabane juste derrière la tente, avec un étroit passage entre les deux. Le type de la cabane de tir dit qu’elle ne va jamais à la banque. Il dit qu’elle serait une victime toute trouvée pour celui qui en aurait l’idée. Joe, est-ce que ça ne pourrait pas être nous ?
– Pourquoi a-t-il ouvert sa grande gueule ? demanda Joe.
– Il m’a fait une passe et je l’ai mis par terre. Alors ils s’est mis à faire de son nez, pour m’impressionner, à me parler de tout ce qu’il savait, des endroits où il avait été, tu sais, le genre vantard. À l’entendre parler, on aurait cru que c’était lui le propriétaire du parc d’attractions. Comme si c’était lui qui avait découvert le gamin à tête de chien au fin fond de l’Afrique. Comme si c’était lui qui avait appris tous les tours au dompteur de lions. Lui qui avait trouvé la diseuse de bonne aventure dans la cave du château de Dracula et l’avait ramenée aux États-Unis. Après, il a parlé de son argent…
– Est-elle une vraie gitane ? questionna Joe, se sentant inconfortable.
Il vida son verre de bière. Elle était chaude. Il voulut faire un signe au barman puis changea d’avis.
– Je veux dire : est-elle une vraie diseuse de bonne aventure ?
– Bien sûr, ricana Ellen. En ce moment même, elle lit dans nos pensées et bientôt, elle enverra un message aux flics.
– Il y a de vrais diseurs de bonne aventure, insista Joe. Ma tante en connaissait un. Il lui avait dit toutes sortes de choses qui paraissaient absurdes mais elles s’étaient toutes réalisées. Elle disait que ce type avait un pouvoir spécial…
– Eh bien, pas celle-ci, rétorqua Ellen avec impatience. Autrement, elle ne travaillerait pas dans un parc d’attractions de deuxième ordre. Elle… je ne sais pas, moi… elle jouerait aux courses, tiens !
Elle examina quelle tête faisait Joe et la tension émoussa sa voix :
– Écoute, c’est un coup facile et nous avons besoin de fric. Elle est si vieille ! Si tu menaces de la frapper, elle nous le tendra sur un plateau ! Elle en a peut-être pour une petite fortune ! Tu pourrais payer Unger et nous pourrions quitter cette saleté de ville… Pour Mexico, peut-être… On pourrait se marier…
– Parle moins fort, murmura Joe en désignant le patron du bar qui regardait dans leur direction.
Elle baissa le ton.
– Tu sais ce qu’Unger fait aux mauvais payeurs ! Tu as envie de te réveiller une nuit entre deux gorilles qui vont te balancer par la fenêtre ? Tu dois le payer… Il ne va pas attendre éternellement !
– Je devrais le tuer, oui ! grinça Joe à mi-voix, d’un ton sauvage.
– Voilà le genre de type à qui j’ai affaire, s’exclama Ellen avec sarcasme. Tout prêt à tuer Shylock en personne… et ses gardes du corps aussi, tant qu’on y est ! C’est ça ?
Elle haussa les épaules.
– Mais tu restes là, assis, hésitant à t’attaquer à une vieille garce pour je ne sais combien d’argent… Assez peut-être pour payer Unger et nous offrir un peu de bon temps ! Ah, il est malin, mon petit copain ! C’est un vrai penseur !

Mais Joe pensait vraiment.
Pendant plusieurs minutes, il retourna la question dans tous les sens. Il regarda le dessin sur la table… La mousse de bière avait séché.
– C’est là exactement qu’elle vit, hein ? Elle a dû probablement cacher le fric quelque part.
Ainsi, se dit Ellen, mon petit ami est en train de réfléchir.
Elle se remit à dessiner.
– Voilà comment on va entrer dans le parc…

 

(À suivre)

 

 

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