Résumé : Gaby, chirurgien québécois, est envoyé par le C.I.C.R. pour une mission d’assistance de trois mois à Mongkol Boreï, dans le nord du Cambodge…
Gaby inspire un bon coup, aussi profondément qu’un vacancier sur la plage de la Pointe-du-Loup.
C’est qu’il faut lui en verser à pleins seaux, à lui, de la belle pourriture, de la bonne infection et de la parfaite diarrhée, pour le faire vaciller !
– Alors, Gaby ? lui souffle une voix intérieure.
Tous les visages sont tournés vers lui.
Les blessés. Les parents. Les gamins. Les mourants…
Cent faces décharnées percées de cent paires d’yeux qui le dévisagent, cent face de cauchemar illuminées de cent sourires.
– Alors, Gaby, hmm ?
Des enfants, des femmes et des hommes. La majorité est en train de mourir. Beaucoup de blessures ouvertes dues à des explosions de mines ou d’obus. Aucune des plaies qu’accroche son regard n’est saine.
Aucune.
Des amputations. Beaucoup.
Les moignons sont coupés trop droits.
Des pansements horribles, faits de tous les tissus imaginables. Même du papier-journal. Même du plastique de sac-poubelle.
Quand on a rien…
Ah, tabernacle ! Ah, misère !
Misère d’eux et misère de moi, pense le chirurgien. Christ, comme ils me sourient !
À pleines dents. Qui très blanches dans un visage sombre. Qui noires de bétel. Qui chicots pourris.
Cent presque cadavres tendus vers lui de tout leur être depuis le grabat de leur agonie comme s’il était le Sauveur en personne !
– Gaaaaaby ? chantonne la voix.
Comme il continue de sourire comme un masque de carnaval, certains s’enhardissent à rigoler.
Un gamin lance une plaisanterie. Elle est reprise par d’autres. Une jeune femme hilare en haillons cajole son enfant amorphe pour le persuader d’adresser un salut de la main. Hochant sa tête de pruneau qu’enserre un bandage effiloché, un vieillard rigole comme si on venait de lui raconter une histoire drôle. Un jeune soldat gouailleur envoie des saluts de naufragé de ses deux bras coupés.
Le médecin-chef amorce une question que Gaby arrête de la main.
– Une petite seconde !
Une petite minute, même. Voire deux.
– Hein, Gaby ?
Planté devant cette foule de gueux qui lui offrent leur sourire comme les mendiants sourient au riche, comme les accusés sourient au juge, comme les chiens souriraient au maître s’ils savaient sourire, devant ces supplications sans paroles, devant ces espoirs qu’il a éveillés par le seul fait d’entrer dans cette salle de soins, oui, il a besoin d’une petite minute de réflexion.
– Gaby ? Gaby Gaby Gaby ?…
Il se sait doué (maudit ?) d’assez de sang-froid pour se confronter sans trop souffrir à des situations que le commun des mortels considérerait, les découvrant, comme des abominations.
Si on les obligeait à se tenir à sa place en cet instant, la plupart avouerait sans honte ne pas être taillé pour ça ni, d’ailleurs, vouloir ne jamais être confronté à ça.
Ça.
Il a la chance (la folie nécessaire) de savoir en rire. Il prétend qu’on peut (doit) plaisanter de tout.
Il n’empêche que son métier est dur.
S’il aime habiller la douleur humaine de voiles fantomatiques, d’en faire une allégorie, de la baptiser mère La-Souffrance, crénom de garce ou reine des salopes, ses combats contre elle sont bien réels.
Ce sont des luttes au cours desquelles se décident des vies, des morts et des destins. Elles n’autorisent aucune tricherie. Il y a des moments, comme celui-ci, où Gaby doit voir clair et choisir.
Prêter toute son attention à cette voix dans sa tête et lui répondre avec une parfaite honnêteté.
– Alors, Gaby ? C’est toi le nouveau chirurgien du coin ? Il paraît que tu es fortiche. Alors regarde bien devant toi, caïd. Tu mesures l’ampleur du boulot ? Tu entrevois toutes les merdes qui peuvent arriver en quarante-cinq jours ? Tu es au courant qu’il y en a que tu ne peux pas imaginer ?
Oui. Oui. Et oui.
– As-tu le courage de prendre en charge cette mission et auras-tu celui de la mener à son terme ?
Oui ?
Non ?
Cochez la case correspondante.
Autres réponses, précisez.
Alors il réfléchit.
Et choisit.
– Bon !…
Il claque dans mes mains et se penche sur le médecin-chef qui s’en recroqueville.
– On se met au travail, docteur ?
Le petit homme à face ronde balbutie que oui, comment donc, bien-sûr.
– Faites-donc moi le tour de vos patients. On va commencer par les plus urgents. Vous avez les dossiers ?
– Euh…
Le gars cligne des yeux, essaie de rire, cligne des yeux. Dossiers ? Qu’est-ce qu’il me raconte, ce buffle ? Et un système informatique de gestion des entrées, pendant qu’il y est !
– Si… si… si vous permettez, docteur Jean, nous avons un cas qui demande une attention urgente. Un… Un… Un cas qui présente des com… com… complications.
Cette fois, il parvient à rire, de ce chevrotement sans joie asiatique qui ne révèle que l’embarras ou la crainte de déplaire, tandis qu’il frotte ses mains l’une contre l’autre.
Gaby comprend son malaise. Il a observé des réactions similaires chez d’autres responsables d’hôpitaux. Le pauvre est conscient du niveau de délabrement et d’insalubrité de l’établissement dont il a la charge et il a peur que le docteur blanc lui en attribue la responsabilité.
Pire : il a honte de sa misère.
– Nous l’avons placé dans la pièce du fond. Si vous voulez voir l’obligeance d’une consultation…
– Mais calice, bien-sûr que je veux !
Il pose sa grosse patte d’ours sur l’épaule de l’homme, d’un geste qu’il veut amical.
– Je suis venu pour ça, chef, dit-il doucement. Je vais voir tout le monde. On va voir ensemble tous les problèmes.
– Vous… vous… vous…
– Les problèmes ne sont que des problèmes et vous et moi on va arranger tout ce qu’on peut arranger. Okay ?
Le type se détend, sourit plus franchement et hoche la tête.
– Okay.
Il invite Gaby à le suivre d’un geste du bras, en esquissant instinctivement une courbette de serviteur. Ils suivent un étroit passage qui, courant entre les grabats, conduit au fond de la salle.
Gaby braille en se frottant le ventre :
– Les complications ?
Ses singeries déclenchent le rire de trois minuscules gamins aux yeux très noirs.
– J’aime ça, moi, les complications. C’est ce que je préfère pour mon breakfast !
Ils parviennent à un étroit réduit obscur situé derrière la rambarde de contreplaqué.
La puanteur y est immonde. Une faible ampoule maculée d’on ne sait quoi ne suffit pas à combattre l’obscurité. La chaleur fétide se colle au visage de Gaby comme une serviette de barbier.
Le patient est un blessé d’une vingtaine d’années, très maigre, la peau d’une mauvaise teinte cireuse et le regard affolé d’un damné. Il est nu, à part un vieux krama posé sur son bas-ventre. Sa jambe gauche, criblée de plaies, est monstrueusement enflée. La pauvre chose est si grosse, de la cheville à la hanche qu’on dirait qu’un dieu fou s’est amusé à greffer une gambette de lutteur sumo au corps d’un rescapé de Birkenau.
Au premier coup d’œil, Gaby fait son deuil de l’articulation. L’enflure remonte haut sur la cuisse. Jamais il ne sauvera ce genou.
– Il a sauté sur une mine ?
– Oui.
– Quand ?
– Les militaires nous l’ont amené il y a trois jours.
Le chef a chaussé une paire de lunettes et sorti un stéthoscope de sa poche arrière, comme un maçon son mètre pliant. Il ausculte le gars. Ses gestes sont sûrs, rodés par l’usage, et brutaux. Toute fébrilité a disparu de ses mouvements comme de son visage. Sourcils noirs froncés, bouche pincée, regard sévère, il a repris son air habituel de Monsieur-le-Médecin.
D’autres membres de l’équipe les rejoignent. Par-dessus leurs vêtements de réception, ils ont enfilé leurs blouses, des guenilles plus couvertes de taches que la palette d’un peintre nécrophile.
Gaby s’accroupit et palpe la plaie doucement, d’un effleurement d’autant plus léger qu’il n’est guère besoin de presser autre-mesure. Sous la peau noire marbrée de surfaces jaunes, il sent sous le bout de ses doigts le bouillonnement lent de la fermentation, ses craquements indistincts et ses frétillements mystérieux.
Les muscles n’existent plus, là-dessous. Ce ne sont plus que des masses liquides de chair morte. Des suintements ont formé des nappes gluantes sur la natte de chanvre et le sol. Le gars repose carrément dedans.
Gaby le palpe : torse brûlant, visage en feu, front bouillant. Il réagit à peine à ses attouchements, trop calme, proche de l’abattement final. Au-dessus des pommettes dont les pointes semblent prêtes à percer la peau grisâtre, les yeux sont bien ouverts, mais le regard est vague.
– Demandez-lui s’il a mal, s’il vous plaît, chef.
Les sonorités rugueuses du khmer claquent comme un ordre.
Le blessé répond d’une voix feutrée mais bien articulée.
– Oui, traduit le docteur. Il dit que la souffrance est très forte.
Une onde de colère traverse Gaby.
– Et puis ?
Il a crié. Toubib-chef se ratatine et retrouve d’un coup son humilité inquiète.
– Je… Je…
– Est-ce que vous lui avez donné quelque-chose contre la douleur ?
– Oui oui oui !
– Hmmmm ?
Gaby insiste. Il connaît le « oui-oui » des miséreux et surtout le « oui-oui » de l’Oriental à l’Honorable Étranger qu’il est inutile de contrarier.
– C’est oui-oui-OUI, ou oui-oui-NON ?
– C’est, euh… C’est non. Nous avons beaucoup de cas et très peu de médic…
Gaby lève une main apaisante.
– Okay, j’ai compris.
Dans ce genre de mouroir de fortune, la pharmacie est réapprovisionnée toutes les 30 févriers, les bonnes années. L’équipe manque d’anti-douleurs pour les patients qu’elle peut espérer sauver. Alors, les pauvres mecs de ce corridor de la mort…
– Moi, j’ai tout ce qu’il faut. Il y a de la morphine dans ma malle. Faites une injection à ce petit gars tout de suite et profitez-en pour soulager tous ceux qui en ont besoin. Calice, je ne veux voir personne souffrir !
Le chef aboie des directives aux autres qui se mettent à courir.
– La famille de notre gars, là, elle est dans le coin ?
– Non. Il vient de Kouk Svay, un village à quarante kilomètres. C’est une longue distance pour la famille. Ces gens sont très pauvres.
– Aïe !
– Oui-oui. Aïe. J’ai pu faire prévenir l’instituteur de Kouk Svay. Il a parlé avec la mère et l’oncle aîné.
– Pas de père ?
– Tué pendant une attaque des Khmers rouges. Les routes sont encore boueuses. On ne peut s’y déplacer qu’en charrette. Si l’oncle décide de venir à Mongkol Boreï, il faudra au moins deux jours, peut-être trois.
Gaby soupire.
– C’est trop.
– Oui-oui.
Il re-soupire.
– On est dans la cadette de sainte mouise !
Toubib-chef hausse les épaules, une grimace désolée à la bouche.
– Si vous signifiez que c’est un ennui de gravité, nous sommes dans ce que vous dites, oui-oui.
(À suivre)