Les pirates
À ceux qui sont restés longtemps aux alentours des deux tropiques, où le crépuscule se pointe immuable en fin d’après-midi, la clarté des soirées d’été en Europe procure une sensation spéciale de douceur de vivre, comme les souvenirs d’une enfance qui ne devait jamais finir.
Msieu Poncet (brandissant une coupure de presse) :
Ça doit être ça…
Zykë :
Montre.
Dans la salle à manger aux trois fenêtres béantes sur la rue, ils piochent un à un des objets au fond d’un vieux carton. Mia s’affaire en cuisine, d’où s’échappent les parfums vifs, francs et tranchés de la cuisine méditerranéenne.
Zykë :
C’est ça. J’ai encore mon nez d’avant. Les toubibs ont été obligés de me le refaire après la branlée que les bâtards d’Isaac Jones m’ont filée à Toronto.
Msieu Poncet (lisant) :
« Les Apprentis-Gangsters ». Ça, c’est un titre !
Zykë :
J’avais quatorze ans. Le gros Christian était à deux mois de ses seize ans. Les juges ont été sympas, ils ont plié le dossier avant son anniversaire pour lui éviter la taule.
Mia dépose sur la table une assiette de dés de poulet au paprika. Une petite femme sèche, très droite, dont le regard dur se durcit quand elle remarque la coupure de presse dans les mains de Zykë.
Zykë :
Merci, ma petite maman.
Mia (regagnant la cuisine) :
J’ai gardé tes livres, mon fils.
Dans le carton se trouvent : des bouquins documentaires sur le football, de facture vieillotte, illustrés de photos en noir et blanc ; un atlas universel Bordas de 1958 présentant les stigmates des livres abondamment feuilletés ; et « Histoire Générale Des Plus Fameux Pyrates » de Daniel Defoe dans une belle édition toilée du Club du Livre Français.
Msieu Poncet (sortant le Defoe) :
Waou !
Zykë :
Un copain de la bande l’avait piqué pour moi à la bibliothèque du collège. Sympathique, non ?
Mia apporte une assiette d’olives aux anchois et un plat de tranches de poisson frites en chapelure.
Zykë :
Merci, ma petite maman. Assieds-toi… D’habitude, les trucs du passé, l’histoire, les temps anciens, ça me casse les couilles. Mais ce bouquin-là, je l’aimais bien.
Sans prêter attention à l’invite, Mia est retournée à la cuisine, où des merguez crépitent sur un grill. De la rue tiède parviennent des bruits de vaisselle et des musiques de pubs télés. Des hommes attardés devant la boulangerie voisine, tout juste fermée, parlent d’un match à venir, ponctuant leurs propos de jurons rugueux et chantants.
Zykë (la bouche pleine) :
Les noms, déjà… Ils sont magiques.
Msieu Poncet (parcourant de l’index la table des matières) :
« Le capitaine Teach, dit Barbe-Noire »…
Zykë (sans cesser de dévorer) :
« Barbe-Noire ». Rien que ça. Tu es gamin, ça te fait rêver !
Msieu Poncet :
« Le capitaine Charles Vane et son équipage »… « Histoire du capitaine Bartholomew Roberts »… « Le capitaine John Rackham et son équipage »…
Zykë :
Rackham. C’est celui de Tintin. « Rackham le Rouge ». (Il récite) : « Par Lucifer, je te ferai avaler ta barbe, porc-épic ! »
Il rit. Vu ainsi, joyeux, relax, bâfrant sans retenue, entouré de plats fumants et de flacons de vin rubis, il semble un capitaine pirate surgi de son livre, en train de fêter un abordage réussi. Msieu Poncet sourit. La vie n’est pas toujours facile dans le sillage du pirate Zykë, mais les instants de pure amitié qu’elle offre, comme celui-ci, sont sans prix. Mia apporte une platée d’immenses tranches de chorizo et une marmite de boulettes d’agneau nappées de sauce brune. Dans la cuisine, le saucisses continuent de chanter.
Zykë (remplissant généreusement les verres) :
Et il y a les femmes ! Pas oublier les femmes !
Msieu Poncet (feuilletant le livre) :
« Mary Mead et Ann Bonny, femmes pirates »… « Moll Flanders »… Il a carrément consacré un livre à celle-là : « Heurs Et Malheurs De La fameuse Moll Flanders ».
Zykë :
Pas lu. En tous cas, c’étaient sûrement de sacrés personnages, pour se faire respecter de soudards pareils.
Msieu Poncet (le front inondé d’une suée due aux piments cachés dans l’onctuosité des boulettes d’agneau) :
Les noms des bateaux ne sont pas mal non plus… Le Revenge, sloop de huit canons… L’Elizabeth, drossé sur le rivage du cap Lontzerado… Le Princess… Le Mumwill Trader… Le Royal Fortune, frégate de quarante canons…
Mia apporte les merguez, sous forme d’une montagne rouge ruisselante de jus roux, sur un de ses longs plats d’inox qui servent dans les banquets.
Zykë :
Merci, ma petite maman. Mais assieds-toi, maintenant, s’il te plaît !
Mia :
Tout de suite, mon fils. J’apporte les crudités. J’ai des tomates que m’a apportées ton frère…
Zykë croque dans une saucisse, dont il examine le tronçon restant un moment, perdu dans ses pensées.
Zykë :
Tu vois, Msieu Poncet, ce qui m’a fait réfléchir le plus, à l’époque, c’est le système que les pirates avaient mis en place sur leurs navires dans l’océan Indien.
Msieu Poncet (qui a cru combattre le feu de l’agneau au moyen d’un bout de chorizo et se rend compte qu’il a eu tort) :
C’est à dire ?
Zykë :
Une sorte de démocratie. Le capitaine était élu et les hommes pouvaient le révoquer quand ils voulaient. Ils tenaient une réunion qu’on appelait le « conseil du gaillard-avant » et, si la destitution obtenait la majorité, on changeait de capitaine.
Msieu Poncet :
Étonnant.
Zykë :
Oui. Ça veut dire que ces types, Barbe-Noire, Rackham, Flint et les autres étaient valables. Plus que valables. Tu imagines : ils devaient savoir manœuvrer un rafiot, ce qui était compliqué, à l’époque. Savoir se diriger sur les océans. Savoir mener un abordage, c’est à dire être des guerriers, des salopards impitoyables. Et en plus être capable de faire régner l’ordre entre des pirates, rien que des durs à cuire, à la base rebelles à l’autorité.
Msieu Poncet :
Ouais. Pas évident. Il fallait faire peur.
Zykë :
Pas seulement. Si tu t’imposes par la peur, à trente contre un, au bout d’un moment, tu es perdant. Les mecs attendent que tu dormes et ils t’égorgent. Non, il fallait beaucoup de psychologie. Dans ces cas-là, il faut que chaque type se sente libre à tes côtés. Que la liberté que tu lui offres soit plus satisfaisante que celle qu’il pourrait trouver ailleurs.
Msieu Poncet (qui a tenté une merguez pour combattre le chorizo est se rend compte que c’est une nouvelle erreur) :
Waou !
Zykë :
Waou. Il n’existe pas de plus grande liberté que celle d’un chef de bande. Mais le secret de cette liberté, c’est qu’elle doit être partagée.
Msieu Poncet (fouillant dans son sac au pied de sa chaise, à la recherche de son bloc-notes) :
Waou !
Zykë :
Waou. Moralité : les tyrans sont des trous du cul.
Il rigole. Mia pose deux immenses saladiers sur la table et consent enfin à s’asseoir. La nuit bleue s’autorise comme à regret à emplir la rue. Les hommes qui parlaient de football sont rentrés chez eux. D’une télévision proche coulent les répliques de deux acteurs connus.
(À suivre)