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L’Amputeur 01

Publié par le 19 janvier 2026


On recommence, potesses et poteaux. L’année nouvelle reprend son cours, tout ça, tout ça. En attendant un nouveau feuilleton surprise que je vous concocte pour la mi-février, je vous file en trois épisodes une nouvelle que j’ai écrite il y a très longtemps, au Cambodge, avec un bon copain qui exerçait le métier de chirurgien pour le compte du Comité International de la Croix-Rouge. Bonne lecture…

– Voilà, docteur.
– Calice, c’est pas trop tôt !
Après huit heures de gymkhana, mon carrosse soviétique arrive enfin au bout d’une ruelle ombragée de palmiers, devant la grille rouillée de l’hôpital de Mongkol Borey.

C’est un vrai char, cette jeep russe d’un beau vert fécaloïde (de type parasitaire) qui date d’un peu après la mort de Joe Staline. Se lancer sur une piste de brousse cambodgienne avec cet engin ou plonger dans le shaker d’un barman défoncé aux amphétamines, c’est du pareil au même !
Le chauffeur recruté par l’Organisation est un minuscule gars noiraud, sympa, au sourire inamovible, qui a passé le voyage cramponné au volant trop grand pour lui comme un ouistiti à un cerceau de crique. Passées les dernières masures des faubourgs de Phnom Penh, il m’a demandé :
– Vous c’est aimer la musique, docteur ?
– Oui mon copain, ai-je répondu.
Le garçon, habillé de frusques que refuseraient chez moi, à Montréal, les corbeaux de l’Armée du salut, ne possédait que deux cassettes de trois chansons chacune. De la variété vietnamienne sirupeuse à souhait qui, jouée à fond, les aiguës poussées au max, est vite devenue lassante.

Je n’ai qu’une envie, c’est de me verser quelques dizaines de litres d’eau glacée sur la tête et de goûter un quart d’heure de cadette de sainte paix, mais, à peine suis-je descendu de la bagnole, quand je découvre mon comité d’accueil, je sais que ce sera pour plus tard.

Prévenue par un message radio de l’Organisation, l’équipe médicale est sur le pied de guerre.
Ils sont une douzaine, la plupart en blouse blanche, serrés les uns contre les autres comme les membres d’une chorale, raides comme des piquets, qui m’adressent d’immenses sourires crispés.
D’où je suis, je peux déjà sentir leur excitation et leur trouille.
Alors, m’avançant vers eux, je peins à mon tour un grand sourire sur mon visage, espérant sans trop y croire avoir l’air aimable.
Pas facile, vu mon hostie de face de bouledogue mal réveillé et ma carrure d’échappé d’un stade de football américain. Ma ressemblance avec un grizzli inquiète la plupart de mes contemporains, et c’est encore plus vrai des Cambodgiens, plutôt petits et frêles de nature, que vingt ans de famine n’ont guère contribué à fortifier. Pour eux, je représente une énorme – et terrorisante – masse de viande.
Alors j’en rajoute dans le jovial :
– Bien le bonjour, mesdames. Bonjour, messieurs. Salut à tous. Aaaah, pas fâché d’être arrivé, tabernacle !…

Comme toujours en début de mission, l’accueil qui m’est réservé me remue jusqu’au fond de l’âme.
– Docteur, je suis heureux, si heureux !
– Bienvenue à vous, docteur !
Le médecin-chef est un petit type solide d’une cinquantaine d’année au visage rond dont la voix entrecoupée de rires nerveux tremble d’émotion.
– Bienvenue dans notre hôpital, hi-hi. Merci. Merci. Merci. Je suis si heureux. Hi-hi. Nous sommes tous très heureux…
À côté de lui, son assistant, un homme plus âgé, sec et noir, porte autour du cou le plus vieux stéthoscope du monde ; il se courbe d’avant en arrière, frénétique, les mains osseuses jointes devant le visage.
– Merci ! Merci !
– Pas besoin de me remercier, calice, je n’ai encore rien fait !
Son sourire découvre des larges dents jaunes mal plantées. Son regard noir pétille de joie.
– Merci… Merci…
On me touche. On me palpe. On m’enserre les mains. On me couvre de caresses timides. On chevrote des ricanements peureux. Des larmes coulent sur certains visages.

Un peu à l’écart des hommes se tiennent trois dames d’âge indéfinissable aux tragiques visages usés. Elles se serrent l’une contre l’autre, roides, leurs coiffures apprêtées, leurs corps maigres enroulés dans les somptueux sampots de soie qu’elles ont revêtus en mon honneur. L’une d’elles triture convulsivement devant sa poitrine un sac à main de pacotille rose vif. La plus âgée me sourit courageusement, les épaules très droites, la tête haute, les lèvres agitées de tremblements, à la fois fière et intimidée jusqu’à la panique.

Christ, ont-ils si peu, ces gens !
Si peu de tout, si peu de rien.
Ils se battent contre la mort avec si peu de moyens.
La venue d’un honorable chirurgien étranger dans leur bled du diable – même pour les quarante-cinq jours chichement octroyées par l’Organisation – tient du sauvetage.
C’est un miracle.
Un don des dieux.
Et aussi une source de panique : ne va-t-il pas exploser de colère, ce grand savant de la médecine occidentale, quand il découvrira les manquements auxquels la misère nous oblige ?
Aussi je me sens, allant à la rencontre de cette infinie détresse, moi le Québécois, comme un docteur des temps jadis, monté à la saison du dégel en Labrador pour vendre aux Cris ses élixirs-à-tout-guérir.

– Bon alors, tabernacle, rudoie-je à l’intention du médecin-chef, on se met au travail, maintenant que je suis là ?
Tout le groupe éclate de rire.
– Oui, oui !… chante le chœur.
On approuve. On accorde. On hoche la tête. On va et vient du menton.
Au fond, on pense que je plaisante.
On a tort.
Je hausse le volume.
– J’ai dit : au travail. On commence par le visiter, cet hôpital !
J’empoigne deux de mes malles et, d’autorité, je passe la grille, suivi de la volière, en ordre hiérarchique, les fronts baissés et les bouches de nouveau closes.

Je me retrouve dans un jardin des mille et une nuits. En cette fin de saison des pluies, gorgée de son alternance de déluge et de soleil, la nature y déploie toute sa bonne humeur en un merveilleux camaïeu de chlorophylle qu’elle a saupoudré d’éclats de couleurs en forme de fleurs.
Palmiers de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes palmes.
Bougainvillées fusant vers le ciel en courbe de comètes.
Rougeoiement des hibiscus aux creux sombres des buissons…
Une allée traverse ce bout de paradis, contournant des parcelles d’herbe que tondent une douzaine de bufflesses flanquées de veaux aux grands yeux tendres.

Au bout de ce chemin d’éden s’élève un sinistre hangar de ciment aux fenêtres noires bordées de cernes de saloperie dégoulinante. Des flaques de moisissures s’étendent comme des plaques d’érysipèle autour de crevasses louvoyantes. Une gouttière crevée affecte à un angle un parcours hasardeux de scenic-railway. À la base des murs s’étire un conglomérat continu de branches, de détritus et de sacs emplis de choses que je ne veux pas connaître.
– C’est… euh… c’est le… le bâtiment de la chirurgie, docteur.
Ses yeux noirs sont inquiets, son sourire forcé.
Son second, l’homme aux stylos, examine avec attention les mauvaises sandales de plastiques qui lui tiennent lieu de chaussures.
Je soupire.
Mes valises se sont alourdies au bout de mes bras, aussi pesantes que l’angoisse qui s’est abattue sur moi comme un oiseau de plomb.
Je sais, moi.
Comme dans la chanson de l’acteur français qui répétait : je sais, je sais…

Il y a plusieurs années que je parcours les pays de misère et leurs hôpitaux de fortune.
Je sais ce qui se trame dans cette bâtisse pourrie, sous ce toit rapiécé de feuilles de goudron, au-delà de ce seuil hostile, sombre comme une bouche de caverne.
Christ, je sais qui se se cache là-dedans. Qui règne dans cet endroit. Je sais de quelle maudite princesse cette masure d’enfer est le palais.
Alors je souffle un grand coup, je raffermis la prise de mes deux mains sur les poignées de mes malles, je souris le plus largement possible et je lance :
– On peut y entrer , dans cette hostie de bâtiment chirurgical, ou bien ça vient d’être interdit ?

Ayant franchi un petit hall nu, chaud comme l’haleine d’un monstre, j’entre dans la salle de soins.
Un pas à l’intérieur me suffit.
C’est l’un de ses antres. Elle est là, bien là, la salope.
Elle est la maîtresse de cette salle, comme de tant d’autres à travers le misérable monde. À force de la trouver en travers de mes pas, dans le faubourg de Ticuantepe à Managua, à Khartoum, à l’hôpital de guerre de Khyber Pass, à Sarajevo, aux Philippines, partout où l’Organisation m’envoie, elle m’est devenue aussi familière qu’une fidèle compagne.
Elle est ma maîtresse à moi, en quelque sorte. Ses atours sont des laideurs, ses parfums sont des miasmes, sa voix est faite de gémissements et de pleurs.
Ma pute de copine : la mère La-Souffrance.
Je me suis planté sur le seuil, provoquant une bousculade de surprise parmi la petite troupe derrière moi. Les poings sur les hanches, je l’apostrophe en esprit.
– Salut. Eh ouais, je suis là. Tu me connais : je m’en vais arracher le maximum possible de prisonniers à tes calices de sales griffes. Contente de me voir, baby ?

C’est une halle dégueulasse d’environ vingt mètres sur dix avec, pour seule cloison, au fond, une planche de contreplaqué.
Y croupissent une soixantaine d’êtres humains entassés, les uns couchés, les autres accroupis. Les patients de luxe bénéficient d’un lit de bois rongé de maudite vermine. Les autres reposent sur des nattes de chanvre immondes posées sur un carrelage qui fut peut-être blanc un jour. Autour de chaque forme étendue se sont organisés des bivouacs familiaux, époux, épouses, filles et fils, pères et mères, blottis les uns contre les autres parmi un fatras de gamelles, de thermos, de caisses à glace, de pots de chambre et de victuailles.

L’odeur…
L’odeur serait insoutenable pour quiconque ne possède pas mon nez devenu expert.
Frappe en premier la puanteur amère de la viande avariée, si forte qu’elle en paraît solide, violente comme un coup de poing à l’estomac. Derrière flottent d’autres nectars, plus subtils. Il y a la merde, ses remugles liquides, sournoisement suaves ; le pus, en une note basse et constante ; le sang et son goût de métal rouillé à la douceur trompeuse.
Ajoutons encore à cette mixture quelques gouttes de concentré d’urine, pour l’acidité, plus une bonne louche de sueur malade, pour la pointe d’aigreur, et nous obtenons le parfum favori de la mère La-Souffrance.
« Agonie Tropicale », de chez Infectior.
Cette garce adore s’en arroser à pleins flacons.

Un vrombissement aussi sonore qu’un bruit de moteur, une note de basse grondante, couvre tout autre bruit. Il émane des centaines, des milliers, des millions de mouches. Il en est de toutes sortes : des petites et des grosses ; des noires, des noires à reflets verts, des noires à reflets bleus ; des énervées et des paresseuses.
Leurs nuages dansent avec une horrible grâce au-dessus de chaque créature allongée. Des grappes frétillantes recouvrent les pansements. Des regroupements brasillant se forment et se déforment autour des yeux et des bouches. Des escadrilles s’abattent sur les plaies ouvertes qui s’offrent à elles.
Oh le merveilleux bain de pus !
C’est la fête, l’orgie, la christ de bacchanale des leurs majestés les mouches.
Elles m’ont vite repéré. Je dois agiter la main en éventail devant mon visage pour les éloigner. Autour de moi, les membres de l’équipe font de même, d’un geste machinal, lassé, devenu habituel. L’une des dames en laisse une, grasse et verte, se promener sur son front, à la lisière de sa coiffure apprêtée, sans esquisser un seul geste pour la chasser.

Baissant les yeux, je remarque que, devant les pointes de mes souliers, une colonne de fourmis noires me barre la route. D’autres colonnes agitées sinuent sur les murs. À y regarder plus attentivement, le carrelage en est recouvert. Il s’en évade de chaque lit, de chaque natte, de chaque ustensile.
Il n’y a pas que les mouches, pour jouir, dans cet affreux palace.

Mon amie La-Souffrance a convié toutes ses copines.

(À suivre)

 

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