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L’amputeur 03

Publié par le 2 février 2026

 

Résumé : Arrivé à l’hôpital de Mongkol Boreï, au bord du Cambodge, en mission d’assistance, Gaby, chirurgien québécois, découvre un établissement en ruines, peuplé de patients à l’agonie…

Personne n’a envie de subir une amputation.

Au Cambodge, cette répugnance se complique de la croyance très forte, à la fois religieuse et traditionnelle, de la nécessité pour chacun de préserver son intégrité physique. Pour un natif de ce pays, un corps n’appartient pas seulement à celui qui vit dedans. Il est un élément d’un ensemble plus vaste qui comprend le noyau familial, la communauté villageoise, le peuple khmer, l’ensemble de la population mondiale et la totalité de l’univers.
Tabernacle, on en taille pas un bout comme ça, en improvisation !
À Kampot et Sre Ambel, au sud, lors de mes deux précédentes missions, il m’est arrivé de discuter plusieurs heures avec des clans entiers à propos d’une simple prise de sang.
Quand il s’agit de se séparer d’un membre d’un membre de la tribu, la décision réclame un débat auquel doivent assister tous les personnages importants de la famille avant que le patriarche désigné énonce un avis, lequel a valeur de loi.

Dans le cas de notre petit gars, on ne peut pas attendre.
Si sa famille débarque dans les trois jours annoncés, qui peuvent s’avérer être le double, voire plus d’une semaine, deux scenarii sont possibles : soit le garçon sera mort à l’arrivée, son corps ira brûler à la pagode du coin et on n’en parlera plus ; soit il sera encore un peu vivant, il expirera pendant la demi-journée de palabres, larmes et engueulades du sommet familial et on ira le brûler à la pagode.

– Écoutez-moi, chef…
Je pose ma patte sur son épaule. Il se recroqueville de l’intérieur, cligne des yeux, bafouille des oui-ouis.
– Vous allez traduire exactement chaque mot que je vais dire. Exactement. Chaque mot. On est d’accord ?
– Oui-oui.
– Il faut te couper la jambe. On doit le faire très vite. La maladie qui est dans ta jambe est devenue très forte. Elle va te remplir tout entier. Tu vas mourir ce soir ou demain.
– Mais…
– Mot pour mot, exactement comme je dis.
– Oui-oui.
– Tu n’as pas le temps d’attendre ta famille. Tu dois choisir tout seul. couper la jambe ou mort.

Le médecin-chef se penche sur le blessé. Les syllabes rudes du khmer claquent. Je me rends compte que les gens de l’équipe qui s’étaient égayés se sont rapprochés. Le premier assistant, l’homme aux stylos, écoute de toutes ses oreilles décollées, penché en avant.
Le gosse écoute, les yeux perdus dans le néant du plafond, les lèvres retroussées sur ses gencives grises, les narines frémissantes, la poitrine agitée.
Je reprend :
– Si je fais l’opération, je te promets que la maladie sera chassée de ton corps. Je suis un coupeur très bon. C’est mon métier depuis longtemps. Si je m’occupe de toi, tu auras une belle opération. Tu pourras avoir une fausse jambe qui ne te fera pas mal et tu pourras marcher debout.

Ils sont une demi-douzaine autour de moi. L’homme aux stylos, deux médecins plus jeunes, deux des femmes. Tous écoutent attentivement mes paroles et la traduction du médecin-chef. Les deux apprentis toubibs échangent des chuchotements.
Le blessé pose une question d’une voix douce et fatiguée, avec beaucoup de silences entre les mots.
Le chef répond.
Enfin, il se tourne vers moi :
– Il est d’accord !

La fatigue alourdit mes membres et tout mon être est poisseux d’une belle fragrance de saleté et de sueur mais je dois m’en accommoder car la perspective d’une douche, d’une bienfaisante, apaisante, merveilleuse douche, se perd dans les limbes d’un improbable futur.
– On prépare l’intervention, décidé-je.
– Oui-oui, s’empresse chef-toubib.
Il lance des ordres à l’équipe qui s’anime aussitôt.
Je demande :
– Le matériel ?
Le grand type âgé, stylo-man, se plante devant moi, cassé en deux de respect.
– C’est vous qui êtes responsable du bloc ?
– C’est moi.
Il découvre deux rangées de dents de cheval en un sourire qui monte jusqu’à ses vastes oreilles décollées.
– Vous avez tout ce qu’il faut ?
– Nous possédons toute l’étendue des instruments requis, docteur.
– Mouais…

Je n’ai pas encore fourré mon nez dans le matériel mais, si j’en crois ce que j’ai observé pendant cette première demi-heure, l’inventaire doit être sensiblement plus mince que, disons, celui d’une clinique privée de Beverly Hills. Et je subodore que le vieux toubib cérémonieux me répétera « oui docteur » en baisant le sol dans la honte de sa misère plutôt que de me l’avouer.
– Je compte sur vous, alors ?
– Oui docteur !
Il s’élance déjà. Je le retiens par le bras.
– Et puis, dites…
– Docteur ?
– Si jamais, par un hasard funeste, un coup de malchance, un contretemps, il vous manquerait des instruments, ou bien si certains n’étaient pas tout à fait propres en ce moment, allez vous servir dans mes malles, elles sont là pour ça.
– Oh !… Oh !… Oh oui, docteur !
Il n’a pas fini de prononcer le « teur » qu’il file déjà, les pans de sa blouse en loques au vent.

Pendant que toute l’équipe s’affaire, je me livre à une visite générale de la salle. J’inspecte les plaies, range mentalement les infections par ordre de gravité, taille par anticipation un bouquet de mains et de pieds et évalue des heures de survie tout en adressant des guignolades aux enfants.
Ils rient.
L’hilarité se propage vite.
Des patients prostrés se redressent et tendent leurs têtes tragiques vers le spectacle. Des mamans hoquettent en soulevant leur progéniture dans ma direction. Les rires des malades de la poitrine se transforment en toux. Les gosses les plus valides me suivent pas à pas, comme tous les gamins du monde.
C’est bon qu’ils rigolent, sacré christ !

Chaque éclat de rire fait reculer la mère La-Souffrance, comme une mauvaise bête sifflante repoussée à coups de bâton.
Un éclat de rire, c’est le début d’un espoir.
Un patient qui rit avec son docteur est déjà prêt à lui faire confiance.
Et puis le rire, tout simplement, c’est de la vie.
C’est de la bonne et belle musique dans mes oreilles, dont les joyeuses cascades, dansant dans l’air immobile, parviennent même par instant à couvrir le bourdonnement furax des escadrilles diptèroïdes.
Oh, maman, quand on te demande le métier de ton fils, ne répond pas qu’il est médecin. Dis qu’il fait le clown pour des agonisants au milieu de milliers de mouches furieuses !

À l’issue de ce premier tour, j’ai réussi à classer rationnellement les tâches à accomplir : d’abord il y a ce qui aurait dû être fait l’année dernière ; ensuite, tout ce qu’on était urgent de faire le mois dernier ; enfin, ce qui devait être fait avant-hier.

Le bloc opératoire est aussi pouilleux que le reste. Au sol un carrelage inégal. Des murs qui ne sont que collections de lézardes. Flanqué dans un coin, par terre, absurde, un climatiseur en panne. La peinture des pieds de la table d’opération s’écaille. L’éclaire, recouvert d’une croûte noire de poussière accumulée, un vieux projecteur orientable soviétique dont trois ampoules sur cinq fonctionnent.
Le patient y est allongé, inconscient, intubateur en bouche. Le recouvre comme un drap un des champs stériles que j’ai apporté, d’un vert si neuf, si propre, qu’il semble briller dans la crasse ambiante.
Sur une table roulante tordue, le matériel repose en bon ordre. Les instruments sont en bon nombre mais vieillots, ternis par l’usage. Quelqu’un, sans doute Stylo-man, a pensé à placer ma propre trousse sur l’étagère inférieure.
Les anesthésistes, un jeune homme et la dame qui tripotait son sac à main de plastique, sont à leur poste, à la tête du patient.
Un enfant déguisé en infirmier, terrorisé, noue dans mon dos les lacets de ma combinaison.
Je gueule :
– Vous allez m’arrêter toutes ces facéties de saletés sur vos blouses. J’en ai apporté assez pour travailler avec des vêtements propres tous les jours. Et c’est pareil pour les combinaisons !
Le petit infirmier en tremble si fort qu’il peine à m’enfiler mes gants. Le reste de la troupe est figé dans un garde-à-vous de caserne.

Je m’approche de la table et fais signe au médecin-chef de faire de même. Il obtempère, flanqué de l’homme aux stylos.
Je leur montre la plaie.
– L’infection remonte haut. On va couper dans les tissus sains pour être sûrs de se débarrasser de tout le pourri…
Ils hochent la tête.
– On sacrifie donc l’articulation et on opère à partir d’ici.
Je dessine une ligne juste au-dessus du genou.
Toubib-chef opine, un éclair de contentement dans les yeux. C’est là qu’il aurait coupé, lui.
– Ben non.
Il fronce les sourcils. Stylo-man se redresse, surpris.
Les instructeurs soviétiques qui les ont formés au Vietnam leur ont appris la chirurgie de guerre, brutale, qui sauve des vies dans l’urgence en négligeant les conséquences futures : on tronçonne droit, chair et os ; on tire un peu la peau pour recoudre ; basta.
– Ce n’est pas seulement une question de tissus sains. Quitte à en sacrifier des bouts, on va trancher plus au-dessus, à mi-cuisse. Notre but n’est pas de couper, mais de préparer au mieux le moignon à la prothèse. Sinon, notre gars va souffrir tous les jours toute sa vie. Est-ce que ça vaut le coup, tabernacle ?

Je fais envelopper la jambe dans un nouveau champ stérile et je coupe. Comme prévu, dès la première incision, c’est une christ de giclée de jus de toutes sortes.
En opérant à mi-cuisse, je me suis privé de la ressource de placer un garrot.
J’ai sorti de ma trousse les pinces hémostatiques dont j’ai confié le maniement au médecin-chef. Je m’attaque d’abord au canal des adducteurs coupe les artère et veine fémorale, la saphène et les nerfs du muscle vaste médial. Je laisse de longs morceaux des adducteurs et vais chercher en-dessous les fémorales. À nouveau, je taille large le grand adducteur et coupe les fémorales profondes. Suivant mes instructions, toubib-chef ferme une pince sur les vaisseaux dès que mon bistouri est passé, manière de laisser échapper le moins de sang possible.
– Vous voyez bien, calice, qu’on n’est pas obligé de s’arroser la blouse de sang !
Je dois lui montrer comment ranger les bras des pinces en étoile au-dessus du champ opératoire pour me laisser de la place.
– Maintenant, la viande…
Suivant le même principe qu’auparavant, je coupe les muscles – médial, intermédiaire, latéral, tractus tibial, fémoraux court et long, semi-tendineux et membraneux – plus bas que je ne vais trancher le fémur.
– Comme ça, on va pouvoir les replier par-dessus l’os, de façon à obtenir un moignon bien rond. Ça facilitera la vie du prothésiste…

Quand j’en ai fini, je charge Toubib-chef de ligaturer les vaisseaux et je réclame à Stylo-man :
– La scie, s’il vous plaît.
Tout en observant le travail du chef, je tends la main, la referme sur un objet et me met à hurler :
– Maudit christ !
La chose épouvantable que j’ai en main, c’est une scie à métaux, ni plus ni moins, avec une fine lame plate qu’on tend entre deux écrous sur une tige en arceau. La même dont se sert mon garagiste, en moins bon état.
Tout le monde s’est figé. Je lève les deux mains et m’applique à parler doucement, m’adressant au petit infirmier.
– On va plutôt se servir de la scie chirurgicale toute neuve que j’ai apporté.
Le gamin observe désespérément le contenu de ma trousse. Je précise :
– Le câble de métal avec des poignées brillantes à chaque bout…
Stylo-man se précipité et me rapporte l’objet, que je brandis au-dessus de ma tête en bramant :
– Ceci, mesdames et messieurs, est une scie Gigli, du nom du génie qui l’a inventée. On calomnie beaucoup le docteur Leonardo Gigli en prétendant qu’il s’est inspirée d’une invention déjà existante, le fil-à-couper-le-beurre…
Je braille comme un camelot de foire :
– La vérité, c’est qu’elle permet de couper les os facilement, sans effort excessif, qu’elle autorise un contrôle parfait quelque soit la position de l’opérateur et surtout qu’elle offre une coupure nette !
Je lance aux alentours mon plus féroce regard.
– Alors je ne veux plus voir votre horreur de calice de scie-à-ferraille dans ce bloc. On ne se sert plus que de la scie Gigli et j’exige qu’elle reste aussi propre et brillante qu’aujourd’hui !

Je laisse passer un temps de silence et j’ajoute, le ton radouci :
– Maintenant, je vais vous montrer, messieurs-dames, comment il coupe bien, mon gadget…

Alors voilà : je me rapproche de la table, la scie Gigli dans la main et le cœur gros.
Calice, il y a des gens qui voyagent pour le plaisir. Ils arrivent dans de jolis coins. Ils se promènent. Ils s’installent dans leur chambre d’hôtel. Ils se renseignent sur les excursions.

Moi, pauvre chirurgien, je suis arrivé à Mongkol Boreï il y a deux heures, et voilà…
J’ai beau faire le drôle, gigoter et brailler, ça ne chasse ni cette lourdeur dans ma poitrine, ni cette fatigue de mes bras, ni cette tristesse qui m’envahit l’âme.

Il y a longtemps que j’ai renoncé à combattre ce malaise. Je l’ai éprouvé tant de fois qu’il y a longtemps que j’ai cessé d’en tenir le compte. Peu importe, c’est toujours la première fois, la deuxième fois, la sixième fois, la quatre-cent-dix-septième fois…
Comme si toute ma vie n’était faite que de ces moments-là, quand je m’avance vers une table, masqué, ganté, sanglé, fil-à-couper les hommes en main, m’apprêtant à pratiquer l’intervention que je déteste entre toutes : l’amputation.

Alors voilà : j’ampute.

Dès que j’ai terminé, quand la jambe du jeune homme n’est plus qu’un tronçon indépendant séparé de son corps d’origine, je laisse Toubib-chef, dont j’ai remarqué la main sûre, le soin de ligaturer ce qui doit encore l’être.

Je m’éloigne, retire mes gants et fais signe à Stylo-man de s’approcher. Il accourt et se plie en deux.
– Oui, docteur ?
Je me plie à mon tour, les deux mains jointes dans le geste traditionnel du respect.
– Vous qui m’avez l’air d’être au courant de tout, vous ne savez pas où je pourrais prendre une douche ?

FIN

 

 

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