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Le front contre les murs – 03

Publié par le 11 mars 2017

 

Un des derniers textes écrits avec Zykë, cadeau de sa part pour mon recueil L’Ogresse (ed.Gunten), et tiré d’une de ses mésaventures albanaises.

 

Bien qu’il fût l’autorité suprême de la prison de Durrës, Viktor Vrioni n’était pas un garde-chiourme de vocation.

Sous le régime communiste, c’est-à-dire pendant la plus longue partie de sa vie, il avait été guide-interprète officiel du gouvernement auprès des délégations étrangères en visite dans le pays.
Une place privilégiée s’il en était, qui lui apportait la jouissance d’un appartement de fonction de trente et un mètres carrés dans le centre de Tirana, d’un panier hebdomadaire contenant des choux ou des pastèques, suivant la saison, deux boîtes de viande de provenance chinoise et une petite fiole de raki.
En outre, il disposait lors des visites des délégations d’une antique Volga soviétique de fonction et des services d’un chauffeur.
Il devait cet impensable débauche de luxe à ses qualités de linguiste qui parlait, lisait et écrivait vingt-trois langues : le russe et toutes les langues de l’Europe de l’Est, les langues germaniques, latines, le chinois cantonais et le vietnamien.

L’effondrement de la dictature l’avait mis sur le pavé. A l’heure du règne des commerçants et des affairistes qui ne juraient plus que par le « business », les intellectuels ne valaient plus un clou.
Confronté à la misère, avec son épouse et leurs deux enfants, Vrioni avait cru un moment qu’il serait voué à l’exil, comme des milliers de ses concitoyens, avant qu’un cousin de sa femme lui sauve la mise en l’aiguillant sur ce poste vacant de directeur de prison, bien rémunéré grâce à une aide financière du Comité International de la Croix-Rouge, mais auquel personne ne se portait candidat.

Depuis deux ans, il s’acquittait de sa tâche de son mieux et, ayant compris que les bouleversements que traversaient son pays étaient sans retour, essayait d’assouplir le féroce règlement hérité de la dictature qui, officiellement, régissait toujours l’établissement.

 

Tandis qu’Alexandre engloutissait son café à longs traits avides, Viktor Vrioni l’observait.
Il notait le tremblement qui agitait ses longues mains maigres.
Le battement continuel de ses paupières.
Le cercle bistre autour des yeux.
Le teint livide.
— Cet homme est paniqué, pensait-il. Une seule nuit de cachot a suffi à son effondrement. Si je ne l’aide pas, il risque de faire comme l’autre…
Alors qu’il n’avait pris la direction de la prison que depuis trois semaines, un instituteur à peu près du même âge qu’Alexandre, condamné pour fabrication de faux papiers, s’était pendu à une lanière de couverture dans sa cellule.
— Si jamais cette chiffe française nous claque entre les mains, ce seront des ennuis à n’en plus finir…

Il toussota dans son poing, émit un sourire qu’il espérait bienveillant.
— Il me faut le devoir de vous adresser des sincères excuses. J’ai appris en prenant mes fonctions ce matin que mon subordonné Spahiu vous avait placé l’affectation à la cellule des trois jeunes personnes masculines de Vlora.
Alexandre déglutit une bouchée de la matière spongieuse qui voulait passer pour un pain au lait.
— C’est exact.
— Il me faut devoir vous adresser des sincères excuses. Ces jeunes gens sont des responsables de délits au caractère de violence.
— Des voyous ! Ils… ils… ils m’ont fait peur, monsieur… très peur…
— Monsieur Spahiu n’aurait pas fallu vous exercer l’aiguillage dans ce sens, il me faut devoir vous adresser des sincères excuses.
— Ah… je… je… je… ah…. bien…
— Je vous ai trouvé une place meilleurement convenable dans notre cellule la plus vaste, au rez-de-chaussée du sol.
— Ah… je… bien… très bien…
— Vous y serez colocataire avec monsieur Piro Fatosi.
— Ah…
— Monsieur Piro Fatosi est un économiste très distingué qui a naguère exercé de très notables responsabilités. Vous verrez, son intelligence est extrême…

Alexandre se laissa aller en arrière dans le fauteuil dont le tissu rêche lui piqua la nuque et ferma les yeux.
— Merci, Ô sainte Marie mère de Dieu, pria-t-il intérieurement.
Le soulagement qu’il éprouvait était si fort qu’il dévalait son organisme, ses muscles, ses veines, sensation aussi physique que mentale.
C’était la Vierge, la mère de l’enfant Jésus elle-même qui avait abaissé sa main miséricordieuse sur lui, pauvre pécheur en désespérance.
Elle lui avait envoyé du café chaud.
Les premières paroles bienveillantes et pacifiques qu’on lui eût adressées depuis que le jeune policier trop zélé l’avait interpellé devant le ferry.
Et maintenant la nouvelle qu’il allait changer de cellule !
Peu importait ce que la prochaine nuit lui réserverait en compagnie de ce fameux géographe, ou agronome, ou économiste ou il ne savait quoi… elle ne pourrait pas être pire que la précédente !

Un long soupir s’échappa de sa poitrine et un sourire effaça la moue amère qui tirait ses lèvres vers le bas.
Il souleva les paupières et examina l’étrange petit homme qui lui faisait face, un sourire figé de mannequin aux lèvres. Il nota les cheveux noirs qui avaient tendance à se raréfier, soigneusement coiffés sur le côté. Le costume trois-pièces de laine grise épaisse, élimé aux genoux mais parfaitement brossé, gilet boutonné jusqu’en haut. L’alliance à son annulaire, d’un jaune trop cuivré pour être autre chose que du laiton.
— Merci, dit-il.
— L’ennui, reprit le directeur, j’ai le devoir d’excuser, c’est que vous serez le voisin de Nicolla.
— Nicolla ?
— Vous l’avez certainement écouté crier.
Alexandre se redressa d’un sursaut, tandis que la terreur déferlait de nouveau sur lui, faisant frissonner sa colonne vertébrale et se dresser les cheveux sur sa nuque.
— Oui ! cria-t-il presque. Je l’ai entendu. Mon Dieu, c’était horrible !
Par tous les saints, que fait-on à cet homme ?
— Nicolla est notre dernier condamné à mort.
Alexandre écarquilla les yeux.
— Vous avez des condamnés à mort ici ?
— Ne sommes-nous pas un établissement pénitentiaire ?
— Certes, mais je… Enfin, je… À mort !
Le directeur s’enfonça dans son fauteuil, croisant les jambes.
— Nicolla est un montagnard, expliqua-t-il. Un ancien homme d’agriculture du nord du pays. Il y a une année et six mois, dans une crise éthylique très exaspérée, il a occis sa femme et la totalité de ses six enfants au moyen d’un marteau de la forge.
— Mon dieu…
— Il s’est ensuite livré à une tentative de suicider en coupant les artères de ses poignets, mais ce fut sans succès. Les policiers l’ont retrouvé vivant, échappé dans l’inconscience de l’ivresse à sa maison, au milieu du flot de son sang, encerclé des cadavres de toute sa famille…
Ayant rempli la tasse d’Alexandre, Vrioni versa le reste de café dans la sienne.
— C’est un assassin, mais j’ai grande pitié de lui. Ce qu’il doit supporter est proche de l’inhumanité…
— Je comprends.
— J’ai le devoir d’excuser mais je ne crois pas que vous comprendre la totalité.
— Que voulez-vous dire ?
— Depuis trois semaines de temps, ce pitoyable Nicolla doit être fusillé. L’ordre d’exécution devrait être présent, mais il ne vient toujours pas. Toujours cette effroyable désorganisation de nos services… Alors, chaque nuit, il éprouve beaucoup de peur que ce sera le fusillage le matin suivant. Alors il crie très fortement.
— Mais c’est un cauchemar !
Vrioni soupira.
— Ce n’est pas un cauchemar, c’est la réalité. Je vous accorde qu’elle est exactement d’épouvante…
Il reposa sa tasse et se leva.
— Maintenant que vous avoir restauré, que diriez-vous de vous aérer quelque peu ?

 

La cour de promenade des prisonniers était un quadrilatère étroit de ciment crevassé, aux fissures envahies par les herbes, coincé entre le bloc des cellules et le mur d’enceinte couronné de barbelés rouillés.
Au-dessus, Dieu, dans sa mansuétude, avait pris la peine de déposer un carré de ciel parfaitement bleu.
Tandis que Vrioni marchait lentement de long en large, Alexandre s’assit, adossé au mur du bloc, les jambes allongées, offrant son visage à la lumière. Il ne tarda pas à s’assoupir, pour s’éveiller une heure plus tard, alors que la main du directeur lui secouait doucement l’épaule.
— Monsieur Tisserand ?… J’ai le devoir d’excuser de vous réveiller mais il est arrivé le moment que je vais vous montrer votre nouvelle cellule.
— Bien, bien…
— C’est mieux convenable que vous y soyez installé avant l’arrivée de monsieur Spahiu, car il pourrait prendre l’ombrage de ma décision.
Alexandre se releva et s’étira en grognant :
— C’est une brute, celui-là !
— Il est… il est un très bon professionnel. Ses notations de la carrière sont sans reproche aucun.
— Il m’a menacé !
Vrioni ouvrit une grille rouillée.
— Ayez de la compréhension. Il est de vous devoir essayer de ne pas faire le jugement suivant votre expérience de France. Skender Spahiu est gardien de prison depuis vingt et cinq années. Il est produit par la dictature. Son existence a passé en totalité au service dans les bagnes. Il connaît à peine d’écrire…
Il referma la grille et prit le bras de son pensionnaire.
— Allons, venez…

Les deux hommes longèrent un corridor plus large que celui de l’étage, le long duquel ne s’alignaient que quatre portes de bois aux ferrures cloutées.
Passant devant l’avant-dernière, le directeur s’arrêta.
— C’est la cellule de Nicolla, dit-il en désignant la porte. Vous voulez le voir ?
Alex recula d’un pas en levant les mains.
— Je ne crois pas que…
— Moi, je crois que cela lui apporterait du bienfait, insista Vrioni.
— Du bienfait ?
— Nicolla ne voit jamais personne. Il est absolument solitaire au monde, en face de ses extraordinaires malheurs…
Le directeur engageait déjà la clé dans la serrure.
— Allons, monsieur Tisserand, un généreux geste. Je suis sûr que votre visitation lui sera salutaire…

L’homme était accroupi, adossé au mur noir de sa cellule.
Malgré sa pose, on le devinait grand, large de torse, bâti en muscles puissants.
Ses poignets étaient menottés, les bracelets d’acier rivés à une courroie de cuir épaisse comme un harnais de cheval de labour bouclée autour de la taille. En pendaient deux longues chaînes reliées à ses chevilles, elles aussi entravées.
Mais le plus étonnant, c’était le casque en cuir de boxeur au vernis rouge écaillé qui lui enserrait le crâne, absurde, presque comique, bouclé par une jugulaire de métal sous le menton.

Vrioni alluma une cigarette à la fumée très âcre. Penché sur le condamné, il la lui tendit à téter.
Entre deux bouffées, les deux hommes échangèrent des propos en albanais. La voix du directeur était imprégnée de sollicitude, celle de Nicolla, étonnamment douce. Il s’exprimait en courtes phrases soufflées séparées par de longs silences.

Au seuil de la cellule, Alexandre observait ce tableau, éberlué.
Lui, Alexandre Tisserand, citoyen de Pontarlier, agent administratif du laboratoire Saniswiss à Yverdon…
Se pouvait-il qu’il fut réellement en train de contempler au fond d’une geôle du Moyen-âge, un homme entravé comme une bête furieuse, la tête enfermée dans un casque de sport ?

— Avez-vous le devoir d’approcher un peu, monsieur Tisserand ?
Alexandre obéit.
Nicolla leva la tête vers lui.
Le visage mangé par les protections de cuir était d’une beauté rude, hâlé et tanné par le soleil. Le nez était droit, la bouche fine et volontaire, les pommettes marquées. Dans cette face à la virilité brute, les yeux surprirent Alexandre. Ils étaient noirs, très allongés, soulignés par de très longs cils courbes, qui donnaient à l’homme un regard ardent, oriental et presque féminin.
Seule anomalie venant rompre cette harmonie, l’une des arcades sourcilières était enflée, déformée par un hématome bleuté.
— Mir dita (bonjour), fit l’homme de sa voix douce.
— Euh… mir dita, Nicolla.
Un grand sourire auquel manquaient plusieurs dents éclaira la face du condamné. Vrioni se réjouit :
— Monsieur Tisserand, on dirait que notre ami éprouve du contentement de vous rencontrer !
Alexandre hocha plusieurs fois la tête en manière de salut, tâchant de sourire.
— Ah, je… euh… je suis enchanté, moi aussi… je… enfin… Dieu vous bénisse.

Le directeur ralluma une de ses cigarettes malodorantes et la tendit devant les lèvres de Nicolla.
Alexandre recula d’un pas.
— Dites, je… enfin… je trouve que c’est inhumain de le tenir enchaîné comme ça !
Vrioni haussa les épaules et soupira :
— C’est un être désespéré et sa force est colossale. La plupart de mes gardiens sont pères chargés des responsabilités de la famille. Je n’ai pas le droit de risquer pour eux des inutiles dangers.
— Admettons, mais pourquoi ce casque ridicule ?
Cette fois, le directeur ne put retenir une moue agacée, piqué par le haussement de ton de son visiteur.
— Sans ce casque, Nicolla se jetterait le front contre les murs pour se suicider, expliqua-t-il sèchement. J’ai le devoir essentiel de l’empêcher de procéder.
— Ah ?… euh… oui, je comprends…
— Non, vous ne comprend pas. Cette personne est condamnée mais il lui est interdit de supprimer sa vie lui-même. Ça aussi, c’est le règlement.

Les deux hommes se regardèrent quelques instants en silence, sourcils froncés, une onde de colère vibrant entre eux.
Vrioni fut le premier à se détendre. Après un léger soupir, il se retourna pour tendre la cigarette à l’enchaîné. Quelques secondes plus tard, il souffla d’une voix adoucie :
— C’est surprenant, n’est-ce pas ?
Alexandre répondit d’un haussement d’épaules et se signa.
Vrioni observa son geste, le dévisagea pendant un moment, pensif, puis secoua la tête.
— Moi, soupira-t-il, je n’ai pas la parvenance à m’y habituer…

 

(A suivre)

 

Le front contre les murs – 02
Le front contre les murs – 04

One Response to Le front contre les murs – 03

  1. Oliv'

    C’est l’angoisse. Le silence des agneaux…le calme avant la terreur. Le flip…

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