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L’Auberge de l’Espérance – 01

Publié par le 6 mai 2017

 

1985, premier retour d’Afrique.
Sans le sou, la tête farcie de phrases, les doigts languissant d’un clavier, je me mis en quête d’un lieu paisible où écrire.
Ma mère et son mari possédaient dans le Lubéron une villa qu’ils n’occupaient que deux mois par an. J’en sollicitai les clés, ils m’envoyèrent me faire foutre.
Je fus sauvé des bancs publics par mon parrain, le docteur Jean-François Duvinage, son épouse, ma bien-aimée Martine, leurs filles Emmanuelle et Anne-Lise, qui m’ouvrirent les portes de leurs cœurs et celles de leur maison.
Là, dans une chambre meublée de tissu bleu et de chêne verni, devant le doux rectangle d’une fenêtre ouverte sur l’automne provençal, j’écrivis ce que je considère être mon premier texte abouti.

 

L’Auberge de l’Espérance
(une ancienne légende des temps modernes)

 

C’était la première aube après la tonitruante guerre, quand les restes de l’armée de Trotskar se réfugièrent dans les collines de l’est et que les plus acharnés sbires de Féroce 1er le Sanguinolent négocièrent leur reddition et leur vie sauve auprès des représentants de la communauté capitaliste internationale.

Ce matin-là, une lueur nouvelle s’en vint couler sur les ruines de la ville.
Rampa, rampa, rampa le long des décombres.
Le long des ruelles envahies par les broussailles.
Au-dessus des agrégats de corps momifiés que nul n’avait songé à cramer ni enterrer.
Elle serpenta, la lumière.
S’insinua, s’insinua, s’insinua.
Fit reculer mètre à mètre, pas à pas, tache à tache, un éclair après l’autre, les ombres qui, après tant d’années, croyaient s’être plantées là pour l’éternité.

Tonton Basile, carcasse secouée de famine, pantin d’os tendu de cuir réglisse, figurine de mort aux yeux flambant de vie, se laissa tomber de la cabine du camion.
Escalada cinq marches crevées, hérissées de mousse noire, striées de colonnes d’insectes.
Usa de ses dernières forces pour écarter les trois planches disjointes qui barraient l’huis et pénétra dans

La Maison.


 

Les cinq membres de la famille suivirent Tonton Basile :

Zitanao, la mère, jadis belle et joyeuse et gironde et aimante, corps comme âme à jamais asséchés par les viols, les coups, les peurs des jours et les terreurs des nuits.

Grand-Johnny, le fils aîné, tout campé droit de rage, la morgue à ses lèvres livides, flanqué du petit Johnny-Kid.

Sarasa et Sarama, les filles adoptives, deux noiraudes aux visages pointus de souris, si semblables que, bien qu’elles ne fussent même pas sœurs de sang, on pouvait les croire jumelles,

Tous, tous, tous se lamentèrent en découvrant la grande salle.
L’obscurité rayée par les barres de lumière qui tombaient des trous du toit.
Le sol de bois pourri jonché d’ordures.
L’air lourd d’urine et de drame.

Grand-Johnny arpentait le plancher, titubant sur ses longues jambes instables, les poings serrés, en gueulant d’une voix faible que tout était pourri dégoûtant dégueulasse dans cette baraque.

Sarasa et Sarama, apeurées par la vue d’un cadavre de grand serpent, piaillaient enlacées sur le seuil.

Johnny-Kid suivait pas à pas Grand-Johnny en serrant ses petits poings et en criant de sa voix aiguë :
— C’est pourri dégoûtant dégueulasse cette baraque !

Quant à Zitanao, elle s’était laissée tomber sur un billot de bois et se balançait d’avant en arrière en sanglotant, refermée sur son corps de sauterelle morte.
La peste, le choléra et la fièvre des savanes soient de la folie de son bonhomme !
Leur avoir fait parcourir tout ce chemin, malgré l’épuisement qui manquait de les faire crever à chaque crépuscule !
Les avoir entraînés au cœur de cette ville morte, frayant leur chemin au travers des gravats, escaladant des enchevêtrements de poutres, crevant sous leurs roues les dépouilles en désordre des charniers !
Les avoir houspillés sans répit en leur racontant des histoires de palais où l’eau jaillissait de fontaines de métal gris comme l’argent et où la lumière naissait d’une simple pression sur un bouton magique !
Tout ça pour aboutir dans cette masure de merde ?
— Maudit, époux foutu tordu, maudit sois-tu, cinglé mari !


 

Un qui rigolait à s’en endolorir le ventre creux, c’était Tonton Basile !
Les siens pouvaient bien gueuler chialer chouiner : dans leurs pleurs et leurs plaintes, il ne voulait entendre que les manifestations de la vie.
Ses narines à lui ne percevaient pas la pourriture qui soulevait le cœur de Grand-Johnny. Les plantes de ses pieds ne sentaient pas sous elles le grouillement des scolopendres affolés par la lumière jaillie du seuil. Ses yeux ne voyaient pas les tentures des nids de chenilles qui pendaient des solives. Ni les dépouilles des oiseaux imprudents qui jonchaient le parquet tordu. Ni les tas de matière fécale qui entouraient chacun des piliers. Ni les débris de l’autel de l’ancienne religion que les soldats révolutionnaires, avant de chier, avaient brisé à coups de marteau.
Planté droit comme un mât de ferraille au centre de l’immense pièce, les poings sur les os de ses hanches et les deux pieds bien plantés dans la merdasse, il rigolait…

Il se bidonnait, oui, car il revoyait le visage adouci par l’agonie de cet officier de la guérilla du général Troskar le Communautaire.
Trois jours plus tôt, Tonton Basile l’avait trouvé étendu dans son sang et son vomi au bord d’une piste déchirée par les bombes des avions hurlants et l’avait secouru d’une gorgée d’eau boueuse.
— Qu… Qu… Quel est ton nom, copain ?
— On m’appelle Tonton Basile.
L’officier, fils d’une grande famille de marchands de cacao et de viande de cacatoès en conserves, lui avait décrit cette maison, celle de son enfance, ainsi que le chemin pour y parvenir.
— J… je… je voulais aller y mour… mour… mourir, mais je n’aur…aurai pas le temps.
— C’est couillon.
— Puisque tu es mon dernier ami, Tonton Basile, cette maison sera la tienne. Tu la… la… la feras vivre, copain, car ce fut longtemps la maison du bonheur…
Il avait serré sur le froid qui l’envahissait sa capote grise chamarrée de galons à l’or terni de sang, lambeau d’uniforme de son armée en décapilotade, et avait ajouté dans un dernier souffle :
— C’était la maison de l’espérance, copain, la maison de, arg, l’espér… arg !

Tonton Basile secoua la tête pour en chasser le souvenir, frappa ses deux mains l’une contre l’autre et cria :
— Allons, femme ! Allons, enfants ! Assez de pleurs et de cris ! Arrêtez vos langues et activez vos bras car nous avons du travail !
Sur ces paroles, donnant le bon exemple, il dévala les cinq marches rompues du porche, gagna l’arrière de leur vieux camion et jeta sur son épaule le premier ballot qui lui tomba sous la main.
— Allons, corneilles croassantes, geignards feignants, nous avons du travail, nous avons de l’espérance !


 

Pendant cent vingt et un jours et cent vingt et une nuits, Tonton Basile et les siens travaillèrent d’arrache coudes, d’arrache genoux, d’arrache mains, d’arrache pieds pour faire de la grande bâtisse morte leur nouveau logis.

Ils s’y ensanglantèrent les paumes sur les rugosités des pierres.
Se déchirèrent aux échardes des vieux bois.
S’ouvrirent les jointures des doigts sur les bouts de ferraille qui étaient leurs seuls outils.
S’étouffèrent à s’en évanouir dans les nuages de poussière que soulevait leur activité.

Chaque jour, Tonton Basile partait en maraude par les rues crevées.
Il en rapportait des lots de vieilles planches et de tessons de tuiles.
Des paniers troués.
Un vieux cadre de lit en bois, une chaise à trois pieds.
Une jarre d’argile au cul crevé.
Un quatuor d’écrous de cuivre, filetages foutus faussés.
Trois ressorts rouillés tendus sur l’armature tordue d’une selle de vélocipède.
Et une fois, même, l’inestimable trésor de six sacs de ciment encore bien sec.

Quand il lui arrivait de rentrer bredouille, il masquait sa honte derrière une feinte colère, frappait ses mains maigres l’une contre l’autre en criant :
— Alors, fainéants, on profite de mon absence pour se prélasser ?
Et il assénait à chacun dix ordres contradictoires dans l’espoir malicieux de voir au moins l’une des tâches commandées accomplie à la fin du jour.

Zitanao la mère occupait le peu de temps qu’elle ne passait pas en cuisine à hausser les épaules aux braillements de son fichu foutu fou d’homme. Pour nourrir son monde, elle puisait dans un sac rapporté de la longue errance, plein de grains de riz de forêt et de mil, de feuilles sèches et de miettes d’écorces. Elle en tirait des soupes et des ragoûts augmentés de poignées de cafards qu’elle capturait dans les fissures des murs, aussi des touffes d’herbes et des poignées de mousse qu’elle arrachait au jardin en friche et, les jours de chance, d’un gros lézard qu’elle parvenait à surprendre sur le dessus d’une poutre.

Grand-Johnny se révéla bien vite friand de randonnées nocturnes dont il ne racontait jamais rien. Il en revenait à l’aube, blessé au visage et au torse, les poings sanglants, et faisait apparaître de sous sa veste une grappe de poissons séchés brillant comme l’argent.
Ou un quartier de viande verdie.
Une purée de guêpes ou de cigales.
Et une fois, même, une seule fois, l’inestimable trésor d’un cuissot de chien – alors qu’on pensait que c’était depuis lurette que le dernier canidé du pays avait été dévoré.
Le garçon déposait sans un mot ses offrandes aux pieds de Zitanao qui s’en emparait d’une griffe leste et courait aussitôt s’accroupir devant son brasero.

Sarasa et Sarama se consacraient au nettoyage, charriant tout le jour des monceaux de gravats et d’ordures, faisant semblant d’obéir aux ordres que glapissait le petit Johnny-Kid jouant au contremaître.


 

Pendant ce temps, la nouvelle du départ du tyran Féroce 1er le Sanguinolent dans un avion en or piloté par un mercenaire uhesse s’était répandue dans le pays. D’autres familles semblables à celle de Tonton Basile et Zitanao s’écoulaient des forêts sèches du nord ainsi que des dunes grises du sud. Elles s’étaient mises en marche en colonnes fantomatiques, la démarche vacillante, scandant leurs pas de gémissements. Leurs lentes cohortes apparaissaient à chaque aube aux seuils de la Ville, se répandaient aussitôt par les ruelles et ouvraient une à une les maisons abandonnées.

Erraient aussi par les rues des orphelins de tous âges, solitaires et affamés, attirés comme leurs aînés par les ruines de la cité.
Quand l’un d’eux s’arrêtait devant la maison, il était courant que Tonton Basile l’invitât à grands cris à entrer et partager la pitance familiale.
C’est ainsi qu’il adopta Bililobo un petit bonhomme vif au rire facile et Churaçoa, son contraire, long gamin silencieux aux manières lentes.
Tous deux se révélèrent de piètres recrues. Bililobo, au lieu de travailler, ne cessait d’improviser des jeux et se racontait à mi-voix d’interminables histoires qui le faisaient éclater de rire à tout moment.
Quant au placide Churaçoa, il semblait inapte au travail manuel. Dès qu’il tenait un outil entre les mains, ses grands yeux noirs s’emplissaient d’un vide mystérieux et il sombrait dans une immobilité absente dont aucune remontrance ni menace ne pouvaient le faire sortir.
Aussi Zitanao prévint-elle son homme qu’elle repartirait sur les chemins de l’exil, dut-elle en mourir, s’il ne cessait de ramener à la maison tous les enfants perdus de la ville.
— Femme, ton cœur est un caillou, maugréa-t-il.
— Laisse mon cœur tranquille. C’est ma tête qui te cause. Est-il raisonnable de rassembler tant de bouches à nourrir quand on a en gamelle que minable brouet que mépriseraient les rats ?
— Assez, femme cancanante ! Je suis d’accord, entends-tu ?
— L’es-tu, fichu fou foutu ?
— Je le suis. Désormais, nous vivrons en bourgeois et ne partagerons plus rien avec personne !

La mère se trouva pourtant impuissante lorsque, trois jours plus tard, surgit devant le porche celle qu’on appellerait Beauté-Jolie.
Une longue jeune femme aux grands yeux sauvages effarouchés.
Á la poitrine palpitante d’onagre en agonie.
Aux hanches d’amphore sous un sarrau en cent endroits troué.

Dés qu’il l’aperçut, Grand-Johnny se leva d’un bond, courut la prendre par la main, l’attira à l’intérieur et lui servit d’autorité la moitié de sa part de bouillon d’asticots.
La surprise devant cette apparition, alliée à l’étrange peur qu’elle éprouvait parfois devant son fils, empêcha Zitanao de protester.
Ainsi Beauté-Jolie entra-t-elle sans plus de cérémonie dans la tribu et dans la vie de Grand-Johny, où elle devait devenir la cause de tant de drames…

 

(A suivre)

 

La noyade – 04
L’Auberge de l’Espérance – 02

One Response to L’Auberge de l’Espérance – 01

  1. Oliv'

    Dans un grand mistou tu mets ( dans le désordre ) du Céline pour le style sans espoir, du Tardi pour les regards vides, du Kusturika pour la folie, un peu de Van Gogh pour la couleur sombre mais à la fois intense, du Django pour un fond de musique manouche, du Pennac pour la tribu, du Bonvoisin pour le casting des gueules cassées…tu fais mijoter à tout petit feu…rajoute un soupçon de Zykë…pis tu laisse refroidir et tu manges tiède… Quel tableau !

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