Les colons
Zykë (achevant de rouler un énorme joint) :
Il y en a combien, tu penses ?
Msieu Poncet :
Je ne sais pas. Dix mille ?
Zykë (après un coup d’œil circulaire) :
Plus. Moi, je dis vingt-mille, au moins.
Msieu Poncet :
Le type est bouquiniste. Il tient des stands sur les marchés.
Les deux hommes se trouvent au rez-de-chaussée de la villa dont Zykë a loué l’étage. Cinq pièces. Les murs sont couverts d’étagères de livres. Les planchers encombrés de cartons de livres. En sus s’élèvent, là où c’est encore possible, des piles plus ou moins de traviole de livres. Albums grands formats, fascicules, vieux poches écornés, ouvrages reliés anciens…
Zykë :
Tu as repéré des Zykë, dans le tas ?
Msieu Poncet :
Pas un seul.
Zykë (allumant le joint) :
C’est bien. Quand les gens ont des Zykë, ils les gardent.
Msieu Poncet :
Le rayon « voyages » est mahousse.
Zykë :
Montre…
Le shit lui arrache une de ces quintes de toux qui le secouent de plus en plus souvent. Il s’assène un coup du poing sur la nuque et aussitôt, suivant son habitude de combattre le mal par plus de mal, il tire une latte exagérée du pétard.
Msieu Poncet :
C’est là.
La pièce était jadis une cuisine. En témoigne un ancien évier empli de poussière et de vieux « Voile Magazine ». Msieu Poncet tombe en arrêt devant les rayonnages de collections de Bob Morane et Doc Savage en Marabout Junior. Zykë s’empare d’une énorme édition illustrée du Voyage Autour Du Monde de Bougainville. Pendant un long moment, on n’entend plus que la vibration des néons du plafonnier, le froissement des pages tournées, les spasmes de toux retenues de Zykë et les « Oh ! » et les « Ah ! » énamourés de Msieu Poncet devant les vieilles illustrations de couvertures signées Pierre Joubert.
Zykë (lisant, penché, le grand livre très près des yeux) :
Ils avaient emporté sur l’Étoile, le bateau des vivres, une grande quantité, je cite : « de verroterie destinée aux indigènes »…
Msieu Poncet :
Woah, « La Voix Du Mainate » ! C’est le meilleur !
Zykë :
Tu m’entends ?
Msieu Poncet :
Euh…
Zykë :
Des réserves de verroteries. Embarquées dès le départ. À Brest.
Msieu Poncet (hésitant) :
Mmmouais ?…
Zykë :
C’est la preuve qu’ils prenaient vraiment les gens pour des abrutis.
Msieu Poncet :
Ah ?
Zykë :
Je me souviens, quand j’avais le booze can à Toronto, la Nasa avait lancé une sonde dans l’espace avec des messages pour les extra-terrestres. Ça avait fait toute une histoire…
Msieu Poncet :
La sonde « Pioneer ».
Zykë :
Voilà. Il y a une plaque dessus, avec des renseignements sur nous.
Msieu Poncet :
Ouais. Un homme et une femme en silhouette, avec nos proportions, la composition de certains atomes, le nombre Pi…
Zykë :
C’est ça. Les types d’Afrique, ou de Polynésie, ou les Papous, ou je ne sais pas qui, ça les aurait peut-être intéressés, de connaître 3,14, le calcul de ci ou de ça, ou… je ne sais pas, moi… la gueule de nos arbres, l’architecture, les cathédrales… Et ben non, amigo, des bouts de verre !
Un mouvement de poignet et le lourd bouquin traverse la pièce, pages affolées, avant de rebondir contre une rangée de Larteguy pour s’écraser sur le carrelage comme un pélican crevé. La brutalité exagérée du geste fait rigoler Msieu Poncet. Zykë se laisse tomber sur une caisse marquée « Alpinisme ». Elle craque méchamment sous le poids mais tient le coup.
Zykë :
Je connais le sujet. Mon père était un colon. Pour lui, pas de mystère : il y avait les blancs d’un côté, de l’autre les bougnoules. Le blanc : le chef. Le bougnoule : ta gueule. Le jour où le Maroc est devenu indépendant, il y avait des manifestations dans les rues. Les gens fêtaient ça. Lui, il s’est mis sur le balcon de l’appartement et il tiré dans la foule avec son colt en gueulant. Il était en colère. Vraiment en colère. Pour lui, que les Marocains soient contents de se débarrasser des français, c’était une insulte.
Il reste silencieux un moment, paumé dans d’amères pensées, continuant de tirer sur le pétard. La lumière crue des néons creuse les rides de son visage amaigri. Msieu Poncet continue d’explorer la mine des anciens Marabout, murmurant les noms entre ses dents.
Msieu Poncet :
Nick Jordan… Bien oublié, celui-là… « La Bête Noire », je l’ai lu… Jo Gaillard… « Les Forbans Des Îles Australes »… « Le Chalutier Des Lofoten »… Doc Savage… L’homme de bronze et ses potes barjos…
Zykë :
Moi, je me suis donné les mêmes règles. Dans mes convois en Afrique, j’étais « Patron Charlie ». C’était mon personnage. Je le jouais à fond. Celui qui gueule tout le temps et qui met des coups de pieds aux culs des bamboulas.
Msieu Poncet gagne une étagère consacrée aux explorateurs. Les bouquins sont en vrac. Il fouille dans le tas. Les vieux noms magiques de la colonisation défilent. Savorgnan de Brazza, Caillé, Galton… Les aventuriers d’Amérique, Cartier, Vespucci, Lewis et Clarck… Les cinglés des glaces polaires, Victor, Malaurie, Shackleton… Cherry-Garrard et son Le Pire Voyage Au Monde…
Zykë :
À la mine d’or, pareil. Il fallait que je sois le roi. Je me foutais de ce que pensaient les Ticos. Je leur foutais la trouille pour les obliger à creuser. L’or, c’était à moi. Tu y touches, je t’arrache les couilles.
Msieu Poncet :
Tu penses que tu t’es gouré ?
Zykë se fige. Son regard durcit. Msieu Poncet, connaissant ces yeux-là, se traite d’andouille et vérifie, par réflexe, la distance qui le sépare de la porte.
Zykë (calme, continuant à réfléchir) :
Je suis un homme d’action. L’action, c’est : « oui, non », « blanc, noir », « copain, enculé ». On s’en fout, de la réponse, parce que c’est toujours de l’action. Par conséquent, on ne se plante jamais. Ce sont les intellos qui se trompent.
Msieu Poncet (enhardi) :
Écrivain, c’est un genre d’intellectuel, non ?
Zykë :
Justement, Fils. Ça fait quinze bouquins que je gamberge.
Msieu Poncet :
Tu as des conclusions ?
Zykë :
Ouais. Je me dis que les types du Tiers-monde ne sont pas des abrutis. Ils savent exactement ce qu’il s’est passé. Les Occidentaux peuvent bien se déguiser en touristes ou en humanitaires, c’est foutu. Les gens sont en colère et ils ne pardonneront pas.
Il soupire, émet un raclement de gorge, comme un écho de sa quinte de toux, et tend le joint à Msieu Poncet, qui tire prudemment dessus.
Zykë :
C’est bien, Bob Morane ?
Msieu Poncet (se retenant de tousser en s’envoyant un coup de poing sur la nuque) :
Ça a vieilli. Mais ça m’a bien fait rêver, gamin. Rêver d’aventures.
Zykë (pensif) :
Rêver d’aventures…
(À suivre)