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Parole(s) de Zykë 23

Publié par le 6 juillet 2026


L’étrange conversation

Catherine (tendant le téléphone) :
C’est Zykë.

Msieu Poncet :
Merci ma belle.

Il a installé sa table de travail devant l’une des fenêtres qui surplombe la rivière. Sur l’autre rive, c’est de la forêt, de bas en haut. Une pente de feuillages qu’un splendide automne fait resplendir d’ors et de sangs bruns.

Zykë :
Comment il va, Msieu Poncet ?

Msieu Poncet :
Boss. Ça fait longtemps.

Zykë :
Un an, au moins. Toujours réfugié dans ta cambrousse ?

Du seuil du bureau, Catherine articule silencieusement l’offre d’une tisane. Msieu Poncet acquiesce des paupières. Elle s’éloigne. Chante le bruissement de sa jupe gitane. Sonnent les claquements de ses sabots de bois.

Msieu Poncet :
Toujours. Et toi, t’es où ?

Zykë (laissant échapper une brève toux, dure comme un aboiement) :
Bordeaux.

Msieu Poncet :
Bonjour à Mia.

Zykë :
Ma mère n’est pas là. Elle est partie avant-hier en Argentine. Je lui ai dit au-revoir. Elle a son affaire immobilière là-bas, tu sais ? Soixante-dix huit ans et toujours en business. Tu y crois ?

Msieu Poncet grimace. Zykë seul dans la triste petite maison familiale. Qui dit au-revoir à sa maman.

Zykë (la voix mauvaise) :
Dans la même journée, j’ai pris trois crédits dans trois banques. Ils sont fous de laisser les gens emprunter du pognon comme ça.

Msieu Poncet :
Il y en a qui remboursent.

Zykë :
Il paraît. Je vais me faire une petite soirée défonce. Aux speedballs, à l’ancienne. Ça va me faire du bien.

Msieu Poncet :
Si tu le dis…

Zykë :
Je le dis.

Au fond de l’âme de Msieu Poncet une goutte de bitume tombe dans un lac sombre. Le speedball, mélange d’héroïne et de coke. La noirceur géniale et la colère électrique. Un tiers pour deux tiers. Doser suivant l’usage. Pris de court par le chagrin, Msieu Poncet n’écoute que peu la voix bien connue, grave, placide, qui continue.

Msieu Poncet (interloqué) :
Un opéra ?

Zykë :
C’est l’art le plus costaud. Les types doivent savoir à la fois chanter, jouer la comédie, composer de la musique, raconter une histoire. Le moindre couac, la plus petite merde et tout se casse la gueule, non ?

Msieu Poncet :
Euh… sans doute.

Zykë :
C’est un art de mégalo. L’opéra, c’est les grands sujets, non ? Les destins brisés, les grandes tragédies, les civilisations qui se cassent la gueule, ce genre de trucs… On devrait s’en faire un.

Msieu Poncet :
Tu veux écrire un opéra ?

Zykë :
Oui, Fils. « L’Agonie du Roi ». Un opéra de Cizia Zykë !

Il ricane de ce rire déplaisant, amer, acerbe, moqueur, que donne l’héroïne, aboie une nouvelle toux, renifle.

Msieu Poncet :
Y a pas beaucoup de salles d’opéra, dans mon coin.

Zykë (après avoir longuement reniflé) :
Il m’arrive un truc bizarre, ces derniers jours.

Msieu Poncet :
Dis-moi.

Zykë :
J’ai repensé au passé. C’est un truc qui ne m’était jamais arrivé.

Msieu Poncet :
Jamais ?

Zykë :
Jamais. Ça ne m’avait jamais intéressé. Là, je m’y suis mis et ça a été un pied fantastique. Je me suis repassé mon histoire et ma conclusion, c’est que j’ai eu une vie superbe. J’ai accompli des choses extraordinaires. Des choses que personne d’autre n’a vécu.

Un héron quitte son poste de pêche et s’éloigne d’un vol pesant. Les reflets des fleurs mauves d’un buisson se noient dans l’onde. Plus loin, le flot chante sa rencontre à la fois immuable et changeante avec un semis de rochers.

Zykë (son ton est devenu monocorde) :
Si on a la définition d’un homme libre sur cette terre, je ne crois pas qu’on puisse s’en approcher mieux que je ne l’ai fait. J’ai bafoué les lois qui me dérangeaient. Je me suis construit ma propre sagesse. Je me suis éclaté comme je voulais m’éclater. J’ai envoyé se faire enculer tout ceux qui voulaient s’opposer à ma volonté…

Au loin, dans le fouillis du bois, un bûcheron travaille. Aux feulements brefs et rapprochés de sa tronçonneuse, on reconnaît qu’il est en train d’ébrancher un tronc abattu. Msieu Poncet se rend compte que ses doigts qui tiennent le téléphone lui font mal et il se force à les desserrer.

Zykë (la voix toujours étrangement monotone, comme un enfant occupé à une récitation, comme s’il s’acquittait d’une formalité) :
Je me suis affranchi des mythes, les idéologies, les pouvoirs, les possessions, les lois des sociétés, les conventions, les croyances. J’ai refusé les cadres, la discipline, l’autorité. Je me suis passé de l’ordre, des habitudes, de la moralité, de la sécurité, de la prévoyance, de la propriété. Je ne possède rien. Rien. Et j’en suis fier.

Le regard de Msieu Poncet erre sur sa table de travail. Une machine à écrire – aujourd’hui un ordinateur portable – et du matériel de papeterie en désordre. Crayons. Stylos. Bloc-notes. Cutter. Des bouquins posés ça et là après avoir été consultés. Des vieilles boîtes de pastilles ou de bonbons emplies de trombones et d’élastiques…

Zykë :
J’ai craché sur toutes les petites passions des bipèdes, l’envie, la jalousie, la cupidité, la trouille, l’obéissance, la fausse bonté, l’hypocrisie, la frime, le contentement. J’ai échappé à toutes ces merdes. J’ai été ce que je voulais être : un aventurier. Et je préfère être mille fois dans ma peau que dans celle d’aucun autre.

Msieu Poncet se souvient d’innombrables bureaux identiques, dans des chambres d’hôtels ou des cabanes de jungle, sur des banquettes de camions, dans des cabines de bateaux. Une machine à écrire. Des feuilles de papier. Des objets semblables. Parfois les mêmes. Certains, comme cette boite à médicaments brésilienne, ou cette autre qui a contenu des cigares philippins, l’accompagnent depuis vingt ans.

Zykë :
Et ce qui m’étonne encore, à soixante-cinq balais, c’est que ma liberté fasse chier les autres à ce point. Qu’est-ce qu’elle peut bien leur foutre, à ces schmocks, ma liberté ?

Catherine vient poser sur le bureau un bol de terre crue dont s’élèvent des parfums de citronnelle et d’anis. Surprise, elle se penche sur le visage de Msieu Poncet pour le regarder plus attentivement. Sourcils levés, interrogative, elle trace une ligne sur sa joue : « tu pleures ? ». Il lève une main apaisante : « c’est rien, c’est rien »…

Zykë :
Je kiffe chaque instant.

Silence. Msieu Poncet ne trouve rien à répondre.

Zykë :
Okay, Fils. Je te rappelle, pour l’opéra.

Msieu Poncet (la voix étranglée) :
Quand tu veux.

Zykë :
Salut, Msieu Poncet.

Msieu Poncet :
Au rev…

Réalisant que Zykë a déjà raccroché, il laisse s’échapper un rire.

FIN

À noter : Le lendemain, le coup de fil d’un neveu de Zykë, Patrice, m’apprit ce que j’avais déjà compris. La date et l’heure des obsèques au cimetière de Mérignac était déjà prévue, mais je m’en foutais : depuis la veille, j’avais décidé de ne pas y assister.

 

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