K.O. technique
Zykë s’étrangle sur la première bouffée de la clope du matin, succédant aux dizaines fumées pendant la nuit blanche. Comme à son habitude, il se cogne violemment la nuque pour enrayer sa toux. La douleur qu’il s’inflige doit être plus forte que son besoin de tousser. Parce que tousser, c’est un truc de faible.
Zykë :
On ne peut pas gagner, Fils. Ces empaffés d’éditeurs tiennent tout. C’est un système.
Msieu Poncet (la voix pâteuse) :
C’est l’halal… L’halala… L’hallali !
Msieu Poncet est ivre. Il cherche à éponger l’insomnie dans le rye. Un verre après l’autre. Les consommations sont gratuites pour les gros joueurs. Et pour ceux qui accompagnent les gros joueurs.
Zykë :
Quoi ?
Msieu Poncet :
Ben… Si le système est mauvais, il va s’écrouler, nature !
Zykë :
Erreur, Msieu Poncet. Les gens sont cons. Si un système leur rapporte de l’artiche, une identité et de la reconnaissance, ils feront tout pour le défendre, même s’il est nocif. Même s’il est moribond.
Msieu Poncet (ricanant bêtement) :
C’est comme les bernacles. Les f… Les foutues gonzo suicido bernacles.
Zykë :
Les ?
Msieu Poncet :
Dans la mer. Les coquillages qui sont collés à une épave. Ils restent accrochés, même si le truc va couler et qu’ils n’ont aucune chance de survie au fond.
Zykë :
Pas mal.
Les trois premières nuits au black-jack ont été compliquées. La quatrième : désastreuse. Reste dans les fouilles de Zykë de quoi les porter, lui et Msieu Poncet, en autocar Greyhound de Reno à San Francisco et, de là, à Berkeley, où réside une copine scénariste, professeur d’écriture et compréhensive.
Zykë :
Quand j’ai débarqué à Hachette, les types voulaient ré-écrire Oro. Ils le trouvaient brouillon, hors des règles, mal écrit. Je leur ai expliqué mille fois que c’était exprès. Que c’était la seule manière de communiquer l’énergie d’une aventure moderne à un lecteur. Que c’était une gueulante de cinq cents pages. Du pur rock’n’roll. Mais eux, ils se sont dit qu’ils avaient affaire à une brute sortie des forêts tropicales qui n’y connaissait rien. Il a fallu que je menace de foutre le tout à la poubelle pour qu’ils se décident à signer.
Le serveur en veste bordeaux arbore un brushing désuet et un teint d’endive. Les jackpots délaissés par l’aube stridulent dans le vide leur mélopée d’appel. La salle sent le parfum de l’Amérique : un mix de merde et de désodorisant citronné. À une vingtaine de mètres, une dame obèse persiste à jouer, un seau de jetons en équilibre sur ses jambons. La blancheur crue des néons sculpte la face hâlée de Zykë, transformant les rides autour de ses yeux et de sa bouche en blessures d’encre.
Zykë (enroué) :
Oro fait un carton. Alors ils me demandent d’écrire Oro 2, Oro 3, Oro le retour. Je leur explique que c’est une impasse littéraire. Que, maintenant, il faut redonner du lustre au récit d’aventure. Se la jouer Jack London. Mes couilles. C’est somme si je chiais dans le violon. À leurs yeux, je suis toujours le même gros balourd. Par un coup de bol, j’ai trouvé la formule magique, celle qui rapporte du pognon, donc je dois l’exploiter pour rapporter encore plus de pognon. Qu’est-ce que je peux bien connaître à la littérature ?
La voix est rauque, basse, amère. Sur un écran de télévision, un couple de présentateurs échangent des répliques devant des images d’immeubles en feu. Le barman pose deux verres pleins sur le comptoir et remporte les vides, revient, échange le cendrier plein contre un vide. D’avares claquements indiquent que la grosse dame vient de gagner quelques pièces.
Zykë (allumant une cigarette) :
Toi et moi, on se lance dans la fiction. Est-ce qu’ils m’encouragent ?
Msieu Poncet (un œil qui dit merde à l’autre) :
Je sup… je suppose que non.
Zykë (écrasant la clope à peine fumée) :
Non. Ils me disent : « Monsieur Zykë, continuez sur vos souvenirs, puisque ça marche. La fiction, c’est autre chose. Romancier, c’est un vrai métier… ». Je leur annonce que je veux me la vivre à la Alexandre Dumas et ils haussent les épaules. Je leur parle de la noblesse de l’écrivain et liberté. Ils ricanent, ces… ces… ces… Comment tu disais ?
Msieu Poncet :
Bernacles.
Zykë (reprenant une cibiche) :
Voilà. Ils se fendent doucement la poire, ces bernacles !
Il allume la cigarette. La première bouffée lui arrache une quinte de toux. Il se cogne la nuque à coups de poings.
Zykë :
« Fièvres ». Cent pour cent aventure. L’Afrique. La jungle. Les crocodiles. Le cimetière des éléphants, carrément… (toux, coups sur la nuque)… Succès… L’année suivante, « Paranoïa ». Thriller psychologique, comme ils disent. Le contraire de l’aventure : un quartier parisien, un poète famélique, un boucher, une bouchère, une employée de banque. Une vieille concierge… Un militaire à la retraite… Rien de moins exotique… De nouveau, succès. Dizaines de milliers d’exemplaires vendus, parution en Livre de Poche, France-Loisirs et tout le tralala… (toux)… Résultat des courses : j’ai été obligé de faire pression pour que le bouquin figure dans les listes des meilleures ventes des magazines.
Msieu Poncet :
La liste de l’Express, je me souviens.
Zykë :
Pourquoi ? Parce qu’un aventurier surgi de nulle part devenu écrivain, vrai écrivain, écrivain novateur, écrivain créateur, écrivain à part entière, c’est contraire aux valeurs qu’ils défendent. Au point que ça leur est inconcevable.
Quelque part au fond de cette caverne illuminée, ronronne un aspirateur. Des employés lointains échangent des phrases en espagnol. Une femme usée, vêtue d’une robe trop courte pour ses jambes maigres, s’arrête un instant à hauteur du comptoir puis, constatant que les deux hommes sont en pleine conversation, poursuit son chemin.
Zykë :
Je n’en ai rien à carrer, de leur reconnaissance. Mais avec tout l’artiche que je leur rapporte, ils pourraient au moins être polis.
Msieu Poncet (rotant du scotch) :
Burp… Sont pas polis.
Zykë :
Ils en crèveraient, de me reconnaître pour ce que je suis. On ne peut pas gagner parce que le fait même que j’existe constitue une preuve du caractère mensonger de leur putain de système.
Msieu Poncet :
Remarque, si on perd à la fin, c’est que c’est une vraie aventure.
Zykë (soudain réjoui) :
T’as tout compris, Fils.
Réprimant une nouvelle toux, il commande d’un signe à l’endive de remplacer les verres et le cendrier.
(À suivre)