La folie Ya-ba
Du bidonville voisin de la boutique émanent des parfums de purin, de fruits blets et d’ordures qui stagnent dans l’air brûlant. Figé comme par un sortilège dans la terrible chaleur de l’après-midi cambodgienne, tout le quartier n’est qu’un bloc de silence hébété.
Zykë (plus colossal que jamais, les paupières si rouges qu’elles semblent saigner) :
Ceci est un monologue. Je parle. Un monologue. Moi.
Msieu Poncet :
…
L’immobilité frémissante de Zykë rend encore plus terrifiante la paranoïa qui habite son regard, cette démence alimentée par le Ya-ba, la méthamphétamine thaï, qu’avec les autres membres de la bande Msieu Poncet a observé monter, semaine après semaine.
Zykë (serrant ses deux énormes poings) :
Si tu l’ouvres, tu prends dans la gueule. Un mot, un seul mot, un seul putain de mot putain de mot.
Msieu Poncet s’assoit en face de lui d’un mouvement crispé. Touk, la cuisinière, a servi au petit déjeuner une soupe aux haricots de soja dont la fermentation a commencé. Msieu Poncet est sûr qu’un pet lâché en cet instant ne ferait rigoler personne.
Zykë :
Tu me remets immédiatement ton carnet d’adresses. Immédiatement. Le carnet. J’exige que tu ne conserves aucun contact de ta vie à mes côtés. Rien. J’exige.
Msieu Poncet tire de sa poche arrière le calepin demandé et le jette sur la table. Il a mal. Outre mille adresses et numéros de téléphones, ce petit classeur d’un carmin délavé renferme des pensées griffonnées à la va-vite dans l’ennui de salles d’embarquement… des mots de langues étrangères, lexique désordonné de malais, de néerlandais, de catalan… des bribes de poèmes crachés à des comptoirs, avec au bout du coude des verres d’alcool du monde entier…
Zykë :
Carnet d’adresses. Mes couilles. Elles sont à moi, les adresses. Tu ne connais personne sans moi. Personne ne te connaît sans moi. Moi.
Il en arrache les pages d’une torsion, jette la couverture rouge par-dessus son épaule, puis déchire le bloc de papier comme un hercule de foire un jeu de cartes.
Msieu Poncet :
…
Sur la table repose de biais un AKM chinois à crosse repliable. À côté s’étale la dernière page du journal Le Mekong, hebdomadaire d’informations en français financé par l’ONU. Ce sont trois colonnes de lignes serrées, titrées « L’Auberge De L’Espérance » en gras, avec, en plus petit, cette précision : « Feuilleton par Thierry Poncet ».
Zykë :
Tu es un traître.
Msieu Poncet :
…
Derrière lui, figés dans une sorte de garde-à-vous, se tiennent les autres membres de la bande. Éric-gueule-cassée, le gars des coups durs, la pogne posée sur l’étui du Tokarev à sa ceinture. Sandro, diplômé d’une école de commerce espagnole perdu en aventure, qui observe la scène par dessous ses sourcils roux, effaré par la folie de Zykë. Défi, petit bout de femme que couronne une tempête de dreadlocks, qui a posé près de ses pieds nus la valise de carton bouilli vert dans laquelle Msieu Poncet conserve ses écrits. Touk, la cuisinière et bonne à tout faire, ricanante, les poings sur ses hanches maigres, son éternelle cigarette brune fichée au coin de la lèvre, occupée à se repaître de chaque seconde de la querelle des « barangs » (Français).
Zykë :
Je suis le stratège de ce groupe. C’est moi qui établit le plan. Moi. Uniquement moi. Tu veux la ramener, tu prends. Moi.
Il verse d’un sachet trois cachets de Ya-ba d’un vert fluo de friandise, se saisit de la baïonnette de l’AKM, les écrase du bout du manche, en recueille les miettes au bout de la lame noire qu’il présente à ses narines. Il ne renifle pas. Il inspire seulement. Une statue aurait le sniff plus expressif. Il reste impassible mais son visage tourne au cramoisi. À la tension qui rigidifie ses mâchoires et son cou, tous comprennent qu’il réprime une de ces quintes de toux qui le secouent à tout moment de la journée.
Zykë :
Je suis comme ça. Tu le sais. Je suis mégalomane. La stratégie de ce groupe, c’est moi. Je vois à dix kilomètres en avant de vous tous. Votre sécurité dépend de moi. De ma mégalomanie. De moi. C’est compris ?
Autour d’eux s’étend le magasin. Les tranches de lumières échappées des fentes des stores de bois zèbrent d’or blanc des alignements de fausses statuettes angkoriennes, des rangées de tissus prétendument traditionnels et des tables couvertes de bijoux de pacotille. Ouverte trois mois plus tôt, la boutique visait la clientèles des employés de l’ONU. Ils ne sont pas venus.
Zykë (haussant le ton, à la cantonade) :
C’EST COMPRIS ?
Éric-gueule-cassée :
…
Sandro :
…
Défi (haussant les épaules) :
…
Zykë :
Maintenant casse-toi.
Msieu Poncet se lève, empoigne sa valise verte, passe son bras autour des épaules de Défi. Derrière lui, Zykë laisse échapper un hoquet de début de toux. Sa main puise dans le sachet de bonbons verts.
Zykë (à Défi) :
Toi, tu peux rester.
Défi (sans le regarder) :
Non.
Msieu Poncet et Défi se retrouvent dans la ruelle défoncée d’ornières, jonchée d’ordures, bordée de sombres baraques en bois aux portes et fenêtres barricadées de grilles et de tôles. Aux tréfonds du ventre de Msieu Poncet, la boyasse se relaxe. Le pet qui s’y impatientait s’échappe, déflagration aiguë suivie d’une longue crécelle en decrescendo.
Défi (éclatant de rire) :
C’est l’garde-champêtre qui pue qui pète…
Msieu Poncet (souriant) :
Qui prend son cul pour une trompette !
Défi (couchant un instant sa tête sur l’épaule de son copain) :
Il est barge, hein ?
Msieu Poncet (dans un murmure) :
Des fois…
Ils s’éloignent vers le marché voisin, sachant qu’ils trouveront à s’asseoir dans une des gargotes chinoises qui ne ferment jamais, même en ces heures torpides. Défi a vingt ans, Msieu Poncet trente-cinq. Il a soixante-deux dollars en poche. Elle, rien.
(À suivre)