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Parole(s) de Zykë 21

Publié par le 22 juin 2026


Évasion

Le Grec (une voix énervée) :
Malaka ! Too late ! Must go now ! (Trop tard, faut y aller, maintenant !)

Msieu Poncet :
Fifteen minutes more. Dekapendé, okay ? Fifteen. No more. (Encore un quart d’heure, d’accord?)

La nuit est d’ardoise. La bétaillère du Grec se distingue à peine sur la clarté brouillardeuse du chemin. Pas très loin, le lourd courant d’un fleuve fait chuchoter des roseaux. Msieu Poncet serre le manche du surin dans la poche de son blouson. Il fera patienter le type par la menace s’il le faut.

Le Grec :
Hestika, I go ! (Je m’en fous, j’y vais!)

Msieu Poncet :
Wait !

Un bruissement d’herbes foulées. Un roulis de graviers qu’accompagnent des grincements mouillés. Un souffle sonore. Haché. Court.

Zykë :
Msieu Poncet ?

Msieu Poncet allume brièvement sa lampe-torche. Dans le fugitif cercle de lumière surgit la silhouette de Zykë. Il est maigre. Il semble chauve. Il porte sous chaque bras un paquet rectangulaire de plastique entouré de ficelle, comme un artiste trimballe des cartons à dessins.

Msieu Poncet :
Content de te voir.

Zykë :
Plaisir. Ça fait longtemps. Trois ans ?

Msieu Poncet :
Cinq.

Le Grec (inquiet) :
Grigora ! (vite!)

Zykë :
La frontière ?

Msieu Poncet :
À une vingtaine de bornes…

Le Grec :
Grigora !

Zykë :
Fais pas chier, le gros.

La bétaillère ferraille au gré des rocs et des ornières. Les volets qui bouclent les lucarnes du hayon autorisent une lampe à la pile faiblarde, invisible de l’extérieur. Msieu Poncet extrait de sa manche de chemise roulée un sachet de coke.

Msieu Poncet :
Elle vient de la rue. Athènes. Pas forcément extra.

Zykë (s’en envoyant aussitôt deux pincées dans les naseaux) :
C’est l’intention qui compte… Ça sent bon la merde, dans ce truc !

Le hayon empeste la suint et le fumier. Des gerbes de paille grise dansent sur le sol fait de grosse planches grasses. Des tronçons de chaînes tressautent en cliquetant aux cahots les plus violents.

Zykë :
Je me suis encore retrouvé en guerre contre les enculés au pouvoir. Corrompus ! À fond ! Bordel, toute ma vie, je me serai heurté à ces pourris ! Ils sont mille fois plus salopards que moi mais ils ont les lois pour eux. Comment veux-tu qu’un type libre gagne contre des mécaniques d’états ?

Msieu Poncet (souriant) :
J’ai déjà entendu ça quelque-part…

Zykë (après deux nouveaux sniffs) :
Et il rigole ! Toujours de l’humour, hein, Msieu Poncet !

Les ombres vacillantes de la lumière aggravent sa maigreur. Le teint est pâle. Les rides sont devenues sillons. La moustache a disparu. Le cheveu toujours ras est d’un gris clair uniforme. Ses jeans et ses bottes sont trempées, preuve qu’il a pataugé un moment dans le fleuve.

Zykë :
Dans leur système, tu as un ministre et une flopée de vices-ministres. Premier vice-ministre, deuxième vice-ministre, douzième vice-ministre. Pour tout : l’agriculture, les transports, le commerce, mes couilles, tout ! Premier vice-ministre de mes couilles. Deuxième vice-ministre de mes couilles…

Msieu Poncet :
Ils veulent tous leur bifton, j’imagine.

Zykë :
T’as pigé.

Msieu Poncet ne sait pas s’il est plus ému qu’amusé ou le contraire. Cinq ans sans voir le bonhomme ! Et il suffit de quelques minutes pour se retrouver happé par le speed qui émane de sa personne. Son aura. Sa folie particulière. Contagieuse. Intacte.

Zykë :
J’ai monté une loterie, avec des tickets que j’ai fait imprimer en Italie. Une bonne douzaine de sous-ministres des finances me sont tombés dessus. Je me suis planqué dans un village sur la côte. Un petit port. J’ai voulu organiser une coopérative de pêche. De nouveau les finances au cul, plus les ministres de la pêche, plus ceux de l’industrie. Un dépôt d’essence : même bordel !

Msieu Poncet :
Bis repetita…

Zykë :
Bis… Ter… Quatre… Cinq… Repetita sans arrêt…

Msieu Poncet :
À perpète.

Zykë :
Quoi ?

Msieu Poncet :
À perpète. Repetita à perpète.

Zykë :
Toujours poète, Msieu Poncet… Comme le bled était joli, j’ai eu l’idée de monter un complexe touristique. Une simple opération financière, une fois que tu as les terrains. Mais pour chaque mètre carré de rivage, c’était la guerre entre plusieurs propriétaires : celui d’avant la dictature et celui d’après, quand il n’y en avait pas un troisième…

Il sniffe. Comme la chaîne qui traîne à terre vient frapper les rectangles de feuilles plastiques à côté de lui, il l’attrape et l’envoie rebondir contre la ridelle. Msieu Poncet sourit : ce mélange unique de brutalité extrême et d’indifférence lui est familier. C’est signé Zykë. Pur sucre. Malgré la vieillesse apparue, la maigreur et la peau blafarde. Zykë.

Zykë (poursuivant) :
Avec par-dessus un escroc venu exprès de la capitale qui se disait vice-ministre de l’aménagement du territoire. J’ai organisé une réunion, putain, j’ai cru que ça allait se terminer en massacre général !

À la trépidation incessante des cahots du chemin succède le coulé relatif d’une route pauvrement goudronnée. Msieu Poncet respire mieux. Depuis deux ou trois minutes, la frontière est derrière eux.

Zykë :
Je me suis rabattu sur la culture. Dans le bordel qui règne depuis la chute du régime, plus personne ne s’occupe des musées. J’ai commencé à rassembler des œuvres chez moi. Et là, qui est-ce qui s’est pointé ?

Msieu Poncet :
Euh… Un vice-ministre de la culture, au hasard ?

Zykë :
UNE vice-ministre.

Msieu Poncet :
Combien elle voulait ?

Zykë :
Détrompe-toi, camarade. Zéro. Je suis tombé sur la seule fonctionnaire intègre du pays. J’ai eu beau lui expliquer mon plan de fonder un musée national, elle est restée persuadée que je voulais piller le patrimoine.

Msieu Poncet :
C’est pas gentil.

Zykë :
Non. Tiens, j’ai sauvé ça…

Il tend les deux paquets à Msieu Poncet qui dénoue les ficelles et déplie les feuilles de plastique, révélant deux anciennes peintures sur bois d’environ soixante centimètres sur quarante. L’une représente un jeune homme médiéval qui semble bénir à deux doigts un calice dont surgit un serpent. L’autre est le portrait d’une dame d’allure austère, couverte d’un voile, de profil sur un fond noir.

Msieu Poncet (désignant le jeune homme) :
Saint-Jean l’Évangéliste.

Zykë :
Bravo.

Msieu Poncet :
Fastoche : il est souvent représenté avec un calice empoisonné.

Zykë :
Ce sont des tableaux de Piero di Cosimo, un Italien qui vivait vers 1500. Des peintures à l’huile. C’était une nouveauté, à l’époque.

Msieu Poncet :
On dit : des « sfumati ».

Zykë :
Exactement… Toujours aussi savant, Msieu Poncet… J’ai le contact d’un marchand d’art en France, du côté de Besançon. Ça nous fera de quoi tenir un peu.

Msieu Poncet :
Cool.

Zykë (Il sniffe et soupire). :
J’ai dit : un peu. On va devoir se remettre à écrire des livres.

Msieu Poncet :
On va faire ça…

(À suivre)

 

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