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Parole(s) de Zykë 22

Publié par le 29 juin 2026


La rage

Le petit immeuble surgit d’un bosquet de palmes et de bougainvillées pour offrir sa façade baroque au scintillement bleu de la Méditerranée. Un balcon prolonge le minuscule séjour, semblant naviguer sur l’onde, entouré d’une balustrade de fer aux motifs tarabiscotés. C’est là que Zykë passe la majeure partie de son temps.

Zykë :
Ah, Msieu Poncet !

Msieu Poncet :
Boss.

Il y a, entourée de chaises de métal blanches, une table de jardin au plateau de mosaïque. Y trône un ordinateur portable. Autour de lui s’étalent, rendues frissonnantes par la brise, des pages de pronostics de turf maintenues par l’habituel bordel de cendriers pleins et de tasses à café vides.

Zykë :
Tu as fait bonne route ?

Msieu Poncet :
Tranquille.

Il lâche avec soulagement son lourd sac de voyage, tâchant de reprendre souffle : la route qui monte depuis le port de Garavan est abrupte.

Msieu Poncet :
Ils ont fini d’imprimer « Rédemption». Je t’en ai apporté vingt exemplaires. Plus des « Blaphèmes ». Il est sorti en Livre de Poche.

Zykë (remplissant d’autorité deux verres de vin toscan) :
Parfait. Je ferais des cadeaux aux voisins. Ils sont sympas. Tiens, Fils, bois du vin.

Le soleil de la Riviera lui fait du bien. Avec sa chemise largement ouverte, ses bijoux d’or et son galurin de paille blanche, on dirait un truand retiré des voitures dans un vieux film. Il faut bien le connaître pour remarquer le saillant de ses os, la brièveté de son souffle, le tremblement contenu de ses mains, à peine perceptible, et surtout la dureté de son regard, braqué sur des douleurs dont il ne parle pas.

Msieu Poncet (en buveur diplômé, il lampe d’un coup son godet qu’aussitôt Zykë lui remplit, avant de faire de même du sien) :
Ça va, les canassons ?

Zykë (montrant l’ordinateur portable ouvert sur la table, entouré de diverses cartes de crédit extorquées à des banques monégasques) :
Avec le computer, c’est le pied. Je peux jouer sur tous les champs en direct. En ce moment, je cartonne sur les trots attelés. C’est marrant, je ne m’intéressais qu’au galop, avant. L’attelé, c’est passionnant. Il y a des stratégies. Certains drivers sont vraiment champions…

Msieu Poncet :
Tu prends un peu d’artiche ?

Zykë :
J’assure la survie sans problème. Je me suis aussi mis au poker en ligne. Ça rapporte que tchi, mais ça passe le temps. (Il boit et clape de la langue) Je l’aime de plus en plus, ce pinard…

Msieu Poncet déballe les livres. Zykë les examine. « Rédemption », aux éditions du Rocher, troisième et dernier tome de la saga « Au Nom Du Père ». Le bouquin porte en couverture un portrait en noir et blanc d’une jeune femme, censée représenter l’héroïne, Ada, Albanaise contemporaine, héritière d’un clan maffieux et ultime actrice d’une vendetta sanglante dont le premier acte s’est joué en 1945.

Zykë :
Mouais… Ils ne se sont pas foulés, comme d’hab… Ça, par contre, c’est pas mauvais.

Il s’agit du crucifix à l’envers qui orne l’édition de poche du roman « Blasphèmes », combat d’un prêtre catholique et de ses nièces, triplées qui ont oublié d’être bêtes et d’être gentilles.

Zykë :
Pas de surprise. Ils bossent bien, au Livre de Poche…

C’est dit sans enthousiasme. Le temps de l’exaltation est passé pour les deux hommes. Leur combat pour imposer une littérature à la fois simple d’accès et de qualité à un système éditorial qui voulait les confiner aux récits d’aventures, c’est maintenant de l’histoire ancienne. Ils ne publient plus que pour survivre.

Zykë :
Attends, Fils, il faut que tu vois ça. Un copain lecteur, Stéphane, a conçu un blog pour moi…

Ayant rempli les verres, il fait danser ses gros doigts un peu vacillants sur le clavier et le touch-pad de l’ordinateur. Sur l’écran apparaît une page toute de kaki et d’or, avec au centre la photo devenue célèbre de Zykë dans sa mine d’or, sur son transat, le flingue à l’aisselle et le joint au poing.

Msieu Poncet :
Ça en jette !

Zykë :
L’important, c’est ça.

Il pointe une case du menu qui annonce : « Messages ». Avec un nombre à côté.

Msieu Poncet (éberlué) :
Quatorze mille trois cent huit !

Il ouvre la page et fait défiler les messages.

Msieu Poncet (lisant) :
« J’ai lu Oro à seize ans et ça a changé ma vie »… « Oro, Sahara, Parodie, Fièvres… Merci Cizia Zykë pour tous ces grands moments »… « J’ai été surpris en lisant Paranoïa, mais j’ai continué à vous suivre avec Alixe et surtout Buffet Campagnard et je n’ai jamais été déçu »… « Je ne lis que vous et San-Antonio »…

Zykë :
Zykë et San-Antonio, ça revient plusieurs fois. Il y en a qui parlent de Bukowski, aussi.

Msieu Poncet (continuant à lire à voix haute) :
« Vous nous avez montré, à ma femme et à moi, le chemin de notre liberté »… « Je suis parti découvrir l’Amérique Latine puis l’Asie grâce à vous »… « Vous avez changé ma vie »…

Zykë :
Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ?

Msieu Poncet (faisant défiler les messages plus vite) :
Ben… Il y a le nombre, déjà… C’est impressionnant. Mais ce n’est pas le plus étonnant.

Zykë :
C’est quoi ?

Msieu Poncet :
C’est leur enthousiasme. Ce n’est pas seulement : « J’aime bien votre style, vous me faites rêver, patati patata… ». C’est plus que ça.

Zykë :
Oui.

Msieu Poncet :
C’est de la ferveur. Carrément. Il y a des tas d’écrivains qui ont du succès. Mais je n’en vois pas d’autre qui soit… Comment dire ?… Qui soit RESSENTI aussi fort. Ce ne sont pas seulement des lecteurs. Ce sont des fans. Ils sont subjugués.

Zykë :
Subjugués. C’est le mot.

Ils boivent. En silence. Msieu Poncet continue de faire défiler lentement les messages. Au bout d’un moment, Zykë pointe le doigt sur l’écran.

Zykë :
Ils écrivent mal. Ils sont maladroits. Ils font des fautes d’orthographe quasiment à chaque mot. Mais ça ne fait rien. C’est un trésor. Tu vois, Msieu Poncet, ces messages, c’est le trésor qu’on est allés chercher, toi et moi.

Msieu Poncet  :
Tu as raison : un trésor.

Il a la gorge un rien serrée, surpris par la soudaine solennité du moment. Zykë remplit les verres, lève le sien pour trinquer. Msieu Poncet fait de même.

Zykë :
À littérature-confiture !

Msieu Poncet (riant) :
Littérature, confiture !

Ils laissent passer un nouveau moment silencieux, puis Zykë se penche sur l’appareil et appuie sur le touch-pad.

Zykë :
Il y en a un… Attends… Où il est ?… Un type qui n’a pas laissé son nom… Ah, le voilà !

Msieu Poncet (lisant) :
« Zykë est habité par la rage d’écrire des histoires extraordinaires ».

Zykë :
La rage d’écrire des histoires extraordinaires.

Tandis que Msieu Poncet hoche longuement la tête, approuvant l’indépassable beauté de la formule, écrite par un inconnu qui ne l’a même pas signée, Zykë gagne la balustrade et s’appuie des deux avant-bras sur la balustrade.

Zykë :
Ça paye de tout, ça.

Il laisse son regard se perdre dans l’azur, le chapeau rejeté en arrière du crâne, son verre de picrate à la main. À son index, l’or de sa bague flamboie.

Zykë :
La rage d’écrire des histoires extraordinaires…

(À suivre)

 

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