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Devoir de délation (une cons-versation)

Publié par le 21 février 2024

 

Aujourd’hui, laissons la présentation aux soins de l’auteur, le copain Olivier : « J’ai souvent remarqué qu’au restaurant, même sans le vouloir, on entend les conversations des gens aux tables voisines. J‘ai imaginé un sketch en partant de là. À force d’à force (comme dit le grand Santantonio), j’ai convaincu Nathalie de le jouer. Le résultat fut au-delà de mes espérances ».

La salle d’un petit restaurant affairé par l’agitation de midi. À une table, Olivier et Nathalie, nos jeunes héros volontaires. À côté, les héros pas volontaires du tout : un couple de vieilles gens composé d’une petite dame sèche aux cheveux bleutés et d’un gentleman à moustaches de neige et monocle hautain.

Olivier :
On est bien là, hein ?

Nathalie (hésitante) :
Hum… tu veux dire qu’on est bien là ? Ici ? Ou qu’on est bien parce qu’on a fait ce qu’on a fait.

Olivier (réjoui) :
Juste qu’on est bien, quoi ! À cet instant, tous les deux, dans ce p’tit resto sympathique avec, hmmmm, cette bonne odeur qui vient de la cuisine.

Nathalie :
C‘est vrai que j’apprécie ce moment de tranquillité. Ça fait bizarre. Je pense qu’il faut que je m’habitue. C’est trop nouveau, encore. Pffff, qu’est-ce qu’ils ont passés vite, ces cinq ans !

Olivier :
Pense à ce soir. À cette nuit. Et à demain matin ! Imagine : les chants des oiseaux au lieu des cris et des pleurs.

Nathalie (la main sur le front) :
Oh mes bébés !

Olivier :
N’y pense pas. On a fait comme il faut. Il y a du passage, là-bas. Ils ont bien mangé et ils sont bien couverts. Ils peuvent tenir la journée. Au pire, jusqu’à demain.

Nathalie (gémissant) :
Qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

Olivier :
I
ls trouveront une nouvelle famille ! Des gens qui ne peuvent pas en avoir. On va faire des heureux.

Nathalie (refoulant des larmes) :
Oui mais quand même

Olivier :
Si tu veux j’appelle les bleus pour les prévenir. J’ai repéré une cabine téléphonique au coin de la rue. Si je suis rapide, ils ne traceront pas l’appel. On se casse tout de suite après et on se trouve un autre resto plus loin. C’est pas ça qui manque !

Nathalie :
Non, non, tu as raison, on a bien fait les choses… C’est juste que…

Olivier se penche sur la table et lui attrape les mains.

Olivier :
Ma chérie… Notre seule erreur, ça a été de croire qu’on serait heureux avec des mômes. Maintenant c’est réparé. Tout va bien.

Nathalie :
Peut-être…

Olivier (insistant) :
N
ouvelle maison, nouvelle ville. On ne connaît personne, personne ne nous connaît. J‘ai même un nouveau boulot complètement différent d’avant.

Nathalie :
C’est vrai…

Olivier :
Maintenant, tu dois juste les oublier. On a cinq ans à rattraper. Cinq ans où on a pratiquement pas fait l’amour sauf quand on les refilait à mes parents. Cinq ans sans sorties, sans concerts, sans voyages…

À la table d’à côté, la vieille dame se penche vers son compagnon.

La vieille (chuchotant) :
Tu as entendu? Ils viennent d’abandonner leurs enfants sur un parking. Faut faire quelque chose, tu ne crois pas ?

Le vieux (marmonnant dans ses bacchantes) :
Grmbl pas nos affaires. Grm, grm, pas attirer l’attention.

La vieille :
Pour une fois que c’est
une BONNE délation ! Pense à ta conscience, après tout ce que tu as fait.

Le vieux :
Grmbl… Grmbl… l
a guerre. Grmm dénoncer ou être dénoncé. Tout le monde croyait que les allemands étaient là pour toujours. Grmbl… le devoir de tout bon français…

La vieille (s’échauffant) :
Tu dis toujours que tu regrettes. Que tu voudrais faire quelque chose pour te racheter. Aujourd’hui, tu as l’occasion de tenir tes promesses. Au moins une fois dans ta vie, fais un bon geste.

L’homme soupire, prend son portable et sort de la salle du restaurant. Pendant ce temps, Nathalie et Olivier continuent de débiter leur texte.

Nathalie :
Oui c’est vrai. Toutes ces couches à changer. Le temps passé à les nourrir. Tout le fric gaspillé les habiller.

Olivier :
Tu vois bien…

Nathalie :
Ça doit venir de mon éducation, cette envie d’avoir des enfants. Quand je pense à l’avenir et à tout ce que l’on va pouvoir faire, j’en frémis d’avance. Oui, tu as eu raison d’aborder le sujet l’année dernière. J’étais pas loin du burn out.

Olivier :
On est libres, maintenant.

Nathalie
 :
Wouah ! Bon sang ! La vache, je ne sais pas ce que j’ai, mais j’ai une putain d’envie de viande rouge. Wouah ! Qu’est-ce qui m’arrive, je me sens légère, je respire mieux, j’ai chaud. Oh putain, j’ai la PÊCHE !

Olivier :
Okay, c’est bon, tu l’as. Tu l’as si bien que je crois que nos chers voisins, qui nous écoutent, y croient même un peu trop. (Il se tourne vers la table voisine) N’est-ce pas madame ?

La p’tite dame, prise de court, feint la surprise et cherche ses mots.

Olivier :
Eh oui, j’ai remarqué votre intérêt pour notre conversation. Croyez-moi, si une discussion peut être écoutée dans un sens, ça marche aussi dans l’autre. Il y a chuchoter bas et chuchoter haut. Vous, c’était haut. Je vous ai entendu…

La vieille :
Brjvle je… Cheumeuveuleu… Brj…

Olivier :
Ah, voilà votre compagnon qui revient ! Cher monsieur, j’ai un doute sur le sujet de votre coup de fil. J’espère, pour vous, que ce n’est pas à qui je pense que vous avez téléphoné.

Il désigne le portable que tient encore en main le vieil homme. Celui-ci, interloqué, reste debout, la main sur le dossier de sa chaise.

Olivier :
Vous venez d’assister à une répétition. Du théâtre. Une histoire inventée. Un sketch.

Le vieux :
Un sketch ? Mais saperlotte, je viens d’appeler la police ! Ils arrivent !

Nathalie pouffe de rire. Olivier arbore un air désolé qui lui vaudrait un César s’il était filmé.

Olivier :
Ça c’est bête, alors ! Moi, à votre place, je les rappellerais au plus vite, ils n’aiment pas les plaisanteries.

Le vieux pianote fébrilement l’écran de son téléphone. On entend la sirène du fourgon des gendarmes qui se gare devant l’entrée du restaurant. Les portières claquent.

Le vieux :
Teufel, pas de réseau dans ce putain de resto !

Trois gendarmes entrent dans la salle. En premier leur chef, un Post-It à la main.

Le gendarme (il a la voix de Gérard Jugnot) :
Messieurs dames bonsoir, petite visite de courtoisie, pas d’inquiétude, on reste calmes. Nous venons suite un appel de monsieur des … (consultant le Post-It)… Monsieur Jean des Nonces.

Jean des Nonces (livide) :
Grmmblvmonsieur le grmendarme… Je vais vous expl…

Le gendarme :
« Adjudant », s’il vous plaît.

Jean des Nonces (docilement) :
Monsieur l’adjudant…

L’adjudant :
Adjudant tout court.

Jean des Nonces :
Adjudant…

L’adjudant :
Et puis non, tiens : « Mon adjudant-chef », s’il vous plaît.

Jean des Nonces :
Bien mon adjudant-chef, comme vous voudrez. Vous allez rire…

L’adjudant :
M’étonnerait.

Jean des Nonces :
Ma femme a fait une erreur. (Il désigne Olivier et Nathalie, hilares) Elle a cru que ces personnes avaient vraiment fait ce que je vous ai raconté au téléphone tout à l’heure. Monsieur vient juste de m’annoncer que c’est une blague. Un sketch. Tout était faux.

L’adjudant-chef se tourne vers Olivier, le sourcil interrogateur remonté jusqu’au bord de la visière.

Olivier :
Bonsoir mon Adjudant-chef. Je suis confus, mais c’est la vérité. Avec mon amie, on répétait une blague que l’on jouera demain lors d’un dîner avec des personnes que l’on vient de rencontrer. Ils ne nous connaissent pas beaucoup alors on s’est dit que cela pourrait être marrant. Et voilà pourquoi on répétait ce soir, pour se mettre en situation.

L’adjudant-chef abat sur l’épaule de Jean des Nonces une lourde main d’adjudant-chef pas content.

L’adjudant :
Vous, vous allez nous suivre. Vous croyez qu’on peut déranger les forces de l’ordre pour des prunes ? On va avoir une petite discussion, vous et moi. Et une petite vérification alcool pour suivre.

Jean des Nonces :
Alors voilà la manière de remercier les gens qui font leur devoir civique ! Vous m’embarquez, comme ça. Juste pour justifier votre petite intervention. Laissez-moi tranquille, j’ai fais la guerre moi ! Ce n’est pas une bande de gendarmes ruraux qui vont me gâcher ma soirée.

L’adjudant :
Oh, eh, oh ! Il se calme, le petit monsieur. Il a combattu je n’sais qui, ça ne lui donne pas le droit d’être malpoli. Vous allez nous suivre bien gentiment sinon je serai obligé de vous mettre les menottes et vous garder en cellule cette nuit.

Monsieur et Madame des Nonces (en chœur) :
Brjvle je… Cheumeuveuleu… Brj…

L’adjudant :
Par contre si vous vous montrez raisonnable, je pense que nous aurons fini notre conversation dans moins d’une heure et vous pourrez repartir avec madame vers de nouvelles aventures !

Monsieur et Madame des Nonces (en chœur) :
Brjvle je… Cheumeuveuleu… Brj…

Ils sortent.

Olivier (à Nathalie) :
Ça m’a donné faim. On commande ?

Nathalie :
Qu’est-ce qui te ferait plaisir, mon c
œur ?

Olivier (consultant la carte) :
Tiens, il y a un menu-enfant !

Ils éclatent de rire.

(À suivre)

 

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