Les mystères de la Nativité auraient-ils transformé notre Ami Olivier ? Le petit Jésus l’aurait-il touché de sa grâce ? Ou bien les crèches des municipalités fascisantes lui auraient-elles tourneboulé le ciboulot ? Abandonnant pour un temps le rude cadre des Cons-versations, l’Ami Olivier nous offre un conte de Noël. Oui. Tout plein de détails édifiants, de mignonneries, d’amour et de confiance dans le genre humain. Mais si, mais si… Et joyeux Noël quand même !
La p’tite gueuse aux z’allumettes, conte de Noël
Fin décembre (ça, on sait) d’un an de grâce qu’on ne sait plus, une fillette moche comme tout et crasseuse à un point que non mais quand même, est accroupie au caniveau. Devant elle, une boîte en carton. C’est son commerce, à cette salopiote de rien : elle vend des allumettes.
Quand on saura que la moufflarde souffre en outre d’un boitement disgracieux depuis qu’un cheval ruant lui a bousillé le fémur gauche et qu’il ne s’est trouvé personne pour le rapetasser, on conviendra que se trouvent rassemblés tous les éléments d’un conte de Noël conforme à la tradition.
Il était donc une fois que chaque jour qui passe, c’est la même rengaine sur ce pauvre bord de trottoir. D’abord, la marchande d’allumettes reçoit la visite du cantonnier, un gros fainéant à vinasse, tyranneau pervers de première qui, où qu’elle s’installe, la chasse à rudes coups de balai, visant les cuissettes de la pauvrette.
– Prends donc c’ui-là, pis c’ui-là aussi. C’est-y bon, la rouquine ?…
À peine s’est-il lassé qu’apparaissent les triplés de la rue des Chicots en chemin pour l’école. Le premier lui crache dessus, le deuxième la pince et le troisième lui flanquotte des coups de pieds vicelards.
– Pleure, mocherie, que ça nous met la bonne humeur. Allez, chiale, qu’on rigole !
Derrière eux, Charles-Henri, le fils du notaire n’en perd pas une miette, l’œil plein d’équivoques luisances, la main droite fouraillant doucettement dans la poche de son pantalon de bonne laine.
D’autres gosses, moins téméraires se contentent de l’insulter :
– Vilaine ! Tu salis le trottoir dans tes haillons qui puent ! Tu pestilentes, la rouquiotte, fout-en le camp de notre quartier !
C’est vrai qu’elle est laideronne avec ses tâches marron sur le visage, ses cheveux filasses pas vraiment roux vu la couche de crasse qui les recouvre, son bec de lièvre fendu sur ses dents de traviole et puis surtout ses yeux vairons, un qu’est noir, l’autre qu’est bleu.
– C’est bien le signe qu’elle a le diable ! pensent les sous-développés qui lui glaviotent dessus en passant.
Son père, c’est un veuf, vu qu’il a eu la peau de sa mère à force de poigne, de boucle de ceinture et de chagrins. Il réserve à sa petiote de bonnes volées de torgnoles si elle ne vend pas ses allumettes. C’est qu’il a soif, le père !
– Merde ! qu’il beugle quand elle ne ramène pas assez d’argent. Ce n’est pourtant pas si compliqué de vendre des boîtes d’allumettes ! Continue comme ça et je te brade à Oro-la-Pépite, le chef des clochards. Il te balafrera, t’arrachera ton œil du diable, te coupera une main ou pire. Que tu regretteras le bon temps d’avec ton papounet !
Et il ponctuait chaque éructance d’une beigne, histoire d’être bien compris.
Si elle avait le malheur de laisser sourdre une plainte, il s’excitait encore plus et lui faisait son affaire. Comme il avait amplement abusé de sa mère avant que celle-ci n’aille s’engloutir dans le fleuve, cette lâcheuse.
Il y a quand même de quoi crier au scandale, non ? Est-ce qu’on imagine : une fille, madame, non mais quoi, pas seulement foutue de rapporter de quoi étancher la soif de son pauvre bonhomme de père. C’est-y permis des choses pareilles ?
Par cette fin de décembre, on sait, de l’année qu’on ne sait pas, alors que la pénombre descend sur la ville, la vilainette repère, coincé entre deux pavés, un petit couteau à la lame étrange qui brille dans le noir. Lorsqu’elle tend la main vers lui, le couteau jaillit comme pour se réfugier au creux de la paume de sa quenotte hérissée de verrues.
Une onde de chaleur glacée la fait frissonner. Un feu de l’enfer se répand dans ses veines bleues de froid.
Brûlement.
Glacerie.
Feu.
Froidure.
Le va-et-vient est si puissant que le regard bicolore de la laiderone vacille.
– Qu’est-ce qui m’ar…
Elle s’évanouit.
Elle se réveille à la nuit tombée. Paniquée, elle ramasse son carton. Elle y jette le couteau et elle se dépêche de regagner le taudis où l’attend le père.
– Te v’là quand même, feignasse !
À peine est-elle entrée que, submergé d’un juste courroux, il l’attrape par la chevelure et la cingle de son ceinturon clouté par séries de trois coups : pour son bien, pour son retard et pour la soif.
Puis il laisse tomber la ceinture et fait sauter les boutons de son falzar.
– Tu l’sais bien, c’qui suit, morpiote ! Hein que tu l’sais bien ?…
La fille subit les derniers outrages sans broncher avec dans son regard noir et bleu deux lueurs nouvelles qui, si son père n’avait pas été aussi excité, lui aurait peut-être flanqué de l’inquiétude. Alors que, la bave aux lèvres, le membron déraidissant, il reprend son souffle, elle allonge le bras et saisit le petit couteau.
La lame se met à luire en s’étirant.
Elle grandit, grandit, grandit…
Le fil devient aussi affûté qu’un rasoir. La main de la gamine d’une indignité que non mais c’est pas permis en dirige sans hésitation la pointe iridescente vers le cœur du pauvre homme.
Avec un rictus démoniaque elle trucide son propre père.
Ce qui la fait jouir pour la première fois de sa vie.
La main ointe de sang, elle retire la lame après l’avoir tourné et retourné dans la plaie pendant que son père agonise en râlotant.
Ce qui fait jouir la gourgandine pour la deuxième fois de sa vie.
(Et, comme nous l’allons voir tantôt, hélas, hélas, la dernière fois aussi !)
Le couteau lui échappe des mains. À terre, il reprend sa taille d’origine. La jeune meurtrière respire un grand coup. Elle pose un regard plein de tendresse sur son géniteur tout en léchouillant la sang qui macule son avant-bras.
– Maint’nant, songe-t-elle, faut pas lambiner…
Profitant de ce que le quartier sommeille du lourd endormissement des miséreux, elle parvient à traîner le cadavre paternel hors de la cabane.
Attenant à celle-ci se trouve opportunément un parc aux cochons.
– Han !
D’un effort surhumain, elle hisse la désormais charogne par-dessus la rambarde et la laisse tomber dans la boue. Le premier à goûter au daron défunt est un grand verrat qu’on appelle Hannibal. Il commence par le nez dont la couleur rougeaude l’attire. Le sang gicle, encore chaud. Alléchés par le fumet, deux autres gorets plus mignards se pointent pour participer au repas. Hannibal pousse un grognement de plaisir : d’habitude, la nourriture n’a pas ce petit goût d’alcool de prunes, péché mignon du père.
– Bon, ben une bonne chose de faite, songe la loupiotte en se frottant les mains.
Au petit matin, le voisinage trouve le taudis en plein bouleversement. Devant la porte s’amoncelle un tas d’ordures, de vêtements, de bouteilles vides et d’immondices.
On entend ronfler les cochons en sommeil alors que d’ordinaire, de ce côté-là, ce n’est que cris et fouissage autant frénétique que malodorant.
Un voisin s’enhardissant approche.
– C’qui s’passe donc-là ? Holà, y a quelqu’un ? Eh, l’grand, t’es-t’y là ?
– N’y a que moi, lui réponds la vilaine.
Elle lui vide un seau d’eau de ménage rougie de sang sur les pieds.
– Holà, la gueuse ! Peut pas faire attention, non? V’là mes sabots tout salopés. Tu chercherais-t-y la mandale ?
– Essaie.
Le voisin la regarde, plantée devant lui, le seau vide dans une main, l’autre serrée contre la manche de son balai, les yeux bleu et noir vrillés dans les siens. Il se sent perdre contenance.
– Qu… Qu… quoiqu’tu fais à c’t’heure ? L’est où l’grand ?
– L’n’est pas là, j’te dis. Et casse-toi de ma porte sinon j’te mets un coup !
– Mais… Mais…
La fillotte ricane et son regard devient tout miel.
– À moins que tu ne veuilles retâter du croupion de gamine…
Sa voix se fait cajolerie.
– Tu sais, quand ta bourgeoise est au champs et que ça te démange dans la braguette. Aujourd’hui c’est fête, je te fais la passe à l’œil.
Sortant une langue vipérine, elle s’en pourlèche les lèvres.
Le bonhomme n’est pas le futé du village. Cette provocation l’excite, mais le regard de la petiote le met mal à l’aise. Il recule précipitamment en se signant et tourne les talons, la queue (raide) entre les jambes.
Elle l’accompagne jusqu’au chemin avec un rire obscène puis s’en retourne en dansottant.
Dans la pénombre de la chaumière, au milieu de la table, le couteau semble l’appeler. Elle s’approche, s’en saisit, le caresse, le frotte, le lèche. Il frémit, le manche s’épanouit et la lame de nouveau bleuit puis rougeoie. Une chaleur moite envahit la pièce. Les yeux de la fille se révulsent et elle tombe évanouie de nouveau.
Lorsqu’elle reprend conscience, elle se relève, s’appuie sur la table et découvre sur celle-ci une allumette.
Une allumette pas banale.
Elle a été taillée, travaillée, sculptée.
La gaminette va chercher dans le tiroir du bahut un verre de lunette jadis trouvé dans le caniveau et, en usant comme d’une loupe, se penche sur l’objet.
– Putain de merdasse, se dit-elle. Mais c’est le voisin ! La vache, c’est mon salopiot de connardon de voisin en allumette !
Elle jette un regard au couteau. Celui-ci réussit à faire l’innocent. Par la fenêtre, elle entend l’imbécile susnommé engueuler sa grosse vache de femme.
– Et ce pot d’chambre, y va s’vider tout seul ? Bon-dieu d’garce !
La gamine se marre. Lui vient alors une idée. Elle saisit l’allumette sculptée et en frotte le bout sur la table.
– Et bien gros con, ça va voir si qu’tu t’enflammes aussi bien de la tête que d’la queue…
La flamme jaillit. À cet instant précis, un cri inhumain explose dans la maison voisine.
Surprise, la gueusette lâche le bout de bois qui s’éteint en tombant. Un instant, il ne se passe rien.
Le silence.
Puis des hurlements de femme se font entendre :
– Au secours, il brûle ! L’corniaud s’a enflammé tout seul ! À l’aide !..
(À suivre)