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Goanna massacre – épisode 08

Publié par le 3 février 2024

 

– Bande de ploucs ! râlait le marshall Mac Coogan au volant de son Land Cruiser alors qu’il longeait, cahotant dans les ornières de Cross-street, le mur de ciment de « Jarrachicks » l’élevage de poulets désaffecté.
Ploucs.
Ignorants.
Stupides.
Stupides parce que ignorants ou bien ignorants parce que stupides ?
Foutaises, tout ça : ploucs ET ignorants ET stupides, depuis leur naissance jusqu’à leur dernier jour !

Mac Coogan avait fêté ses quarante-cinq ans la semaine précédente.
Ou plutôt, il s’était enivré dans son bureau, les pieds sur la table, devant la grille de la cellule où il enfermait les Aborigènes trop turbulents, les jours de cuite plus sévère qu’à l’ordinaire.
En solitaire, sa femme s’étant depuis longtemps évadée du bush pour aller tenter sa chance du côté de Gold Coast. Ils avaient échangé leurs dernières paroles au carrefour de Main street et de Cross street, devant le pub des Bersi, à l’arrêt de car de la Crisps Coaches dont la ligne Alice Springs / Mount Elizabeth fonctionnait encore.
Elle avait eu un élan pour le gratifier d’une bise sur la joue. Il s’était reculé.
– Pas de débordements, Doris, l’avait-il priée. Eu égard à ma fonction…
– Ta fonction mon cul, avait-elle rétorqué.
Elle n’avait pas insisté pour la bise d’adieu, se détournant pour observer au bout de Main street la colonne de poussière annonciatrice de l’approche du car, tandis que sa robe rouge dansait légèrement dans le vent du bush. Ce qui fait qu’au final, c’étaient les toutes dernières paroles qu’elle lui avait adressées.
Aux dernières nouvelles qu’il avait reçues deux ans et quelques plus tôt, elle était serveuse dans un bar à cocktail sur la côte, du côté de Surfer’s Paradise, elle détenait un bon paquet de parts dans l’affaire et tout allait bien pour elle, merci.

Au départ, en 1988, l’année du bicentenaire de l’Australie, ça avait semblé être une bonne idée au jeune Mac Coogan de demander sa nomination dans un patelin reculé de l’outback où il pourrait régner sans partage.
Unique représentant de la loi à des dizaines de kilomètres à la ronde, il ne tarderait pas, croyait-il, à démontrer sa valeur en collant le plus possible d’amendes pour excès de vitesse et boucler avec la sévérité inhérente à sa glorieuse fonction les ivrognes coupables de désordres publics, ainsi que d’accumuler les rapports circonstanciés qui le feraient bien voir à la surintendance de Mount Elizabeth. Sans oublier qu’il toucherait chaque fin de mois la solde augmentée de la généreuse et légitime prime que l’état du Queensland accordait à ses fonctionnaires volontaires pour les confins du territoire.
Mais depuis que l’Interstate avait asséché le flot des véhicules sur la Wellington road, le patelin pépère s’était transformé en un bled agonisant que les habitants les moins idiots avaient fui à la première occasion et où lui, le marshall Michael Mac Coogan, lieutenant de réserve de l’Australian Defence Force et titulaire d’une licence de droit de la James Cook University, officier ô combien méritant, qui se considérait avec fierté comme un élément exemplaire de l’élite de la race policière, se retrouvait à faire régner la loi sur un troupeau d’Aborigènes dégénérés et une bande de ploucs.

Ploucs ET ignorants ET stupides !

Certes, il continuait à percevoir ses juteuses primes mensuelles, merci à Dieu, à ses saints et à la Caisse Centrale de la Police de Brisbane, mais les chances de se voir un jour remplacé étaient au niveau zéro. Son seul avenir possible était de continuer à sécher au soleil de Jarra-Creek pendant quinze ans, digne représentant de la loi du Queensland pour le bénéfice de ploucs, d’Aborigènes ivrognes, de sable, de cailloux et de termitières. Une perspective qui lui donnait à la fois envie de rigoler en se cognant les cuisses des deux poings et de dégueuler jusqu’au dernier morceau de ses tripes.

– C’est Eli, Marschall, vous le connaissez, s’pas ?
C’était la version à laquelle s’étaient tenus Vukan et Mila Bersikovic, les tenanciers du pub, qu’il avait cueillis au saut du lit.
– Vous savez comme Eli est raciste, s’pas ? Avec un coup dans le nez, on l’tient plus…

Eli.
C’est Eli.
C’est la faute à Eli…

Dès que quelque-chose allait de travers à Jarra-Creek, on en accusait Elias Shoemaker, dit Eli. Lequel, il fallait bien le reconnaître, était coupable dans au moins la moitié des cas, ayant endossé le rôle de brute, doublé de celui de la cloche, triplé de celui du fauteur de troubles du village.
Et voilà comment Mac Coogan, décoré de la médaille du service, sorti sixième de l’école de police, se retrouvait un dimanche matin à abîmer les amortisseurs de son 4×4 de fonction dans les nids de poule de Cross-street, dans le but d’aller écouter les mensonges qu’allait lui servir Eli.
Et ce avant d’en tirer trois pages de rapport, à la fois précises et concises, détaillées et rigoureuses, modèles d’excellence policière, qui finiraient dans la corbeille « pas lu » de cet imbécile vaniteux de surintendant général Huey à Mount Elizabeth !

Mac Coogan freina plus brutalement qu’il était nécessaire, arrachant un nuage de poussière grise à la chaussée défoncée, coupa le contact en maugréant et descendit de voiture devant le domaine de Shoemaker : une baraque de planches grises agrémentée d’une terrasse branlante sous son toit de tôles rouillées devant un « yard », une vaste cour nue écrasée de lumière, encombrée de pièces mécaniques et de bouts de ferraille non identifiables, bornée du côté opposé à la baraque par un hangar d’aspect encore plus branlant que celle-ci.
Le marschall coiffa son chapeau de feutre et remonta sa ceinture, qui avait tendance à glisser au bas de son ventre, entraînée par le poids du holster.
Il jeta un regard machinal de contrôle à son reflet sur la vitre opaque de la portière : cheveux gris taillés ras, moustaches poivre et sel, menton raide. La face idéale de l’autorité policière, qui allait de pair avec la chemise blanche à manches courtes amidonnée, le short bleu marine au pli repassé et les longues chaussettes immaculées qui, jaillissant des brodequins luisants, s’étendaient sans le moindre pli jusqu’au dessous de ses genoux.
Il soupira, à la fois satisfait de son apparence et désolé qu’une telle perfection se retrouvât si mal employée, redressa les épaules et s’avança vers la masure de la démarche martiale qu’il affectionnait. Un pas qui voulait dire : le devoir avant tout !

Un feu brûlait dans un vieux fût de gasoil au milieu du yard. Dans la lumière déjà éblouissante du matin, on ne voyait pas les flammes. Seulement un tremblement de l’air, au-dessus, accompagné de temps en temps d’une bouffée de fumée grisâtre.
À l’ombre de l’auvent de tôle qui précédait la maison, dans une balancelle pendue à des chaînes rouillées, se tenait Joanna Shoemaker, qui surveillait sa fille Nelly, une fillette de cinq ou six ans, aux mêmes cheveux roux que sa mère.
Assise au milieu du yard, ses deux petites jambes sales étendues devant elle, la petite suçait gravement son pouce et serrait au creux de son autre bras un agneau en peluche si vieux et si crasseux qu’il ressemblait plus à une guenille qu’à un jouet d’enfant. Le soleil levant poussait devant elle son ombre, démesurément allongée.
Le même soleil se glissait sous l’auvent de tôle, séparant la terrasse de planches en deux, éclairant le visage étroit et pointu de Joanna. Le côté gauche était enflé et un cerne violet dessinait un cercle presque parfait autour de l’œil.
– Y’a pas que les Aborigènes pour se prendre des branlées du samedi soir… songea Mac Coogan.

 

(À suivre)

 

 

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