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Goanna massacre – épisode 28

Publié par le 7 juillet 2024

 

Harriet débarrassait.
Quand elle quitta la pièce, portant le plateau, Kyle Kayes III la suivit du regard, appréciant la courbe harmonieuse que dessinait la courbe de ses reins et le discret balancement de ses hanches.
– Dommage, tout de même… songeait-il.
Mais quoi ? Le refus de la Suédoise avait été on ne pouvait plus clair. Il n’allait tout de même pas la forcer. Le temps de ce que les médiévaux français, ces damnés snobinards mangeurs de grenouilles, appelaient le « droit de cuissage » était révolu.
– Ça aussi, c’est un peu dommage, pensa-t-il avec un rien d’amusement.
Aussitôt, il se gourmand
a
intérieurement. C’était une rêverie futile. Et, comme l’aurait dit son père et le père de son père avant lui, la futilité n’avait pas de place dans la vie d’un Kayes.

Aussi ne releva-t-il pas les yeux sur sa gouvernante quand elle revint poser devant lui le plateau où étaient maintenant disposés un cendrier, un briquet à essence et un coupe-cigare, tous trois d‘or et tous trois gravés du double K, l’emblème du ranch.
En travers du cendrier reposait
un cigare Flor de Filipina, dont
Kyle se faisait régulièrement livrer une caisse de Manille par l’intermédiaire d’une élégante et vénérable maison de tabacs de Brisbane.

Bien.

Kyle le reconnaissait, c’était devenu un luxe, compte-tenu de la crise que traversaient à la fois le ranch et Jarra-Creek.
Depuis le quasi abandon de la Wellington au profit de l’Instersate, il avait fallu fermer l’élevage de poulets, Jarrachicks, création de son père, Kyle Kayes II,
qui avait été depuis la principale source de revenus de la famille.
L’activité du Double K avait elle aussi chuté. Des 60 000 ovins qu’avaient jadis compté le troupeau, le ranch était tombé à moins de 8000, cela alors même que la laine australienne, concurrencée par la production des élevages néo-zélandais
, voyait chuter ses cours.

Un luxe, ce Flor de Filipina, oui.
Mais un luxe nécessaire.
Il faisait partie des rites sur lesquels on ne pouvait transiger. Qu’il fallait maintenir à tout prix. Qui symbolisaient la mission des Kayes, sur trois générations, dans cette région reculée du monde : imposer la civilisation, la ci-vi-li-sa-tion, parmi ces terres peuplées d’âmes primitives ignorées par Dieu. Ces sauvages qui ne savaient que se vautrer dans leur paresse, leur ignorance et leurs vices.
Ce cigare posé devant Kyle, avec
sa forme rude, un peu irrégulière, artisanale, la feuille en étant maintenue roulée par un mince fil noué à la main, c’était comme les lambris de cèdre, le Darjeeling de 10 H 30, la cravache « County Whip » en cuir du Sussex. Comme, aussi, les quatre bergers d’Anatolie qui ne tarderaient pas à goûter le tressage de ladite cravache.
Des symboles.
Et un homme civilisé ne devait pas toucher aux symboles.
Non.

Il prit le cigare, en huma le parfum poivré, en admira un moment la texture, puis en coupa le bout et l’alluma.
Dans la pièce voisine, la bibliothèque, la pendule murale à balancier en loupe de merisier d’une très ancienne maison de Londres, depuis longtemps disparue, sonna onze coups.
Kyle Kayes III aspira la fumée avec délectation et la souffla dans un soupir satisfait.
Onze heures.
Un cigare Flor de Filipina, juste après le brunch.
Bien.
Comme hier, comme le jour d’avant.
Comme avant lui son père et avant lui le père de son père.
Bien. Parfait.
Cette petite cérémonie quotidienne, entre les tâches du matin et le reste de la journée, lui donnait un sentiment de…
Comment dire…
De justesse.
De pérennité.
D’éternité.

Mais bien sûr, Kyle, le Kaiser de Jarra-Creek, le représentant de la civilisation, ignorait que, pour lui, l’éternité n’allait plus durer qu’un peu plus de soixante minutes.

(À suivre)

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