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Goanna massacre – épisode 09

Publié par le 10 février 2024

 

La porte s’ouvrit à la volée, vraisemblablement sur un coup de pied et le maître des lieux apparut. Un colosse aux longs cheveux blonds qui commençaient à blanchir, seulement vêtu d’une ample salopette de jean maculée de cambouis, les pieds nus croûtés de poussière. Son avant-bras était tatoué d’un kangourou couronné par dessus deux fusils croisés, l’emblème du Royal Australian Regiment au sein duquel il avait servi trois ans.
Il tenait à la main un shotgun Remington 870.
D’un coup de menton, il fit comprendre à sa femme de rentrer à l’intérieur, ordre auquel elle obéit avec précipitation.
Elias attendit que la porte se fût fermée sur elle et se retourna vers son visiteur, tapant ostensiblement du canon de son arme dans la paume de sa main.
Nul besoin d’être armé pour recevoir le shérif Mac Coogan. C’était seulement une manière de proclamer qui était le patron dans le coin.
L’hospitalité, façon Shoemaker.
– Salut, Elias.
– Hep, March’ll. Vous l’avez coincé, le fils de pute ?
Le policier resta interdit.
– Qui ?
– L’enculé de rejeton de salope qui m’a piqué mes cleps !
Mac Coogan réalisa qu’il n’avait pas été accueilli par la ribambelle de chiens qui traînaient d’habitude dans le yard des Shoemaker, une troupe de bâtards plus jaunâtres et pelés les uns que les autres qui se ruaient, hurlant et bavant comme des bêtes enragées à l’assaut des visiteurs et manœuvraient sournoisement pour leur mordre les talons des boots.
– Je ne suis pas là pour tes chiens, Eli.
– Tous partis. M’en reste pas un seul. Si j’attrape l’enfant de…
– Je me fous de tes chiens, coupa sèchement Mac Coogan.
Rien n’était plus vrai. La disparition d’une demi-douzaine de corniauds hargneux et couverts de vermine était pour l’heure le cadet de ses soucis. Mieux : si ces satanées bestioles s’étaient sauvées pour de bon, ça faisait du monde un meilleur endroit à habiter, de l’avis du policier.
– Tu sais parfaitement pourquoi je suis là, continua-t-il.
Eli haussa ses larges épaules, faisant remuer un entrelacs compliqué de flammes, de dragons et de têtes de mort.
– Nope.
Mac Coogan sentit un nouveau soupir emplir sa poitrine. Il se retint de l’expulser. Sa conviction était qu’Elias connaissait foutrement bien la raison de sa visite, et son cinéma à propos des clébards ne faisait que la renforcer.
– Ne cherche pas à éviter le sujet. Y a eu de la bagarre, hier soir, chez les Bersi. Tu sais quelque chose. Ou bien alors c’est que t’étais trop cuit pour t’en souvenir.
Pour toute réponse, le géant blond tourna légèrement la tête et cracha. La salive atterrit dans la poussière, à un doigt des chaussures lustrées de Mac Coogan.
– C’est qui qui dit ça ?
– Kikidi, kikidi, ne put s’empêcher de singer le policier, le ton un peu plus hargneux qu’il n’était nécessaire. Peu importe. Bon dieu, Elias, l’Abo était seulement un peu plus bourré que d’habitude…
– Le pub, c’est interdit aux nègres, coupa Shoemaker. C’est écrit su’l’panneau que Bersi il a accroché derrière l’comptoir.

Le shérif rajusta sa ceinture puis se lissa les moustaches, tentant de calmer la bouffée d’impatience qui lui montait à la gorge.
Certes, la loi du Queensland autorisait formellement les patrons de pub à refuser d’admettre les Aborigènes dans une salle de bar. Certes, les « Niggers » désireux de picoler étaient tenus de rester à l’extérieur de l’établissement. Ce qui n’empêchait pas, d’ailleurs, les tenanciers, comme Bersi, de les servir par une lucarne ouverte dans le mur à cet effet, à un angle du bar.
Par pas charité : les Aborigènes regroupés dans des bleds comme Jarra-Creek, logés et pensionnés par l’état, incroyables soûlards, représentaient l’essentiel du chiffre d’affaire des débits de boisson.

Certes.
Certes, certes et re-certes.
Ça n’empêchait pas qu’hier soir…
Il y avait des limites, nom de dieu. Il y avait des règles. Il y avait la LOI !

– Grandma Jackson y était, Eli ? reprit Mac Coogan. Tu l’as vue ? Tu lui as parlé ?
– C’est rien qu’une vieille nèg’. J’sais pas c’que v’z’avez tous avec c’te vieille…
– C’est l’Aborigène la plus importante de la communauté, tu le sais bien. C’est la cheffe, chez eux.
– Y a pas de chef qui tienne. Y’a pas de moricaud qu’est chef. Surtout pas une vieille qu’à qu’la peau sur les os comme c’te vieille -là…
Shoemaker manifesta son respect pour la vieille dame par un second crachat bien senti.
Un nouveau soupir monta des tréfonds de Mac Coogan. Cette fois, il ne le retint pas.

Ploucs et ignorants et stupides.
Oui.
Et en plus têtus comme des bourriques !

– Écoute, Eli, quelqu’un a cogné sur ce pauvre gars…
Il arrêta de la main la nouvelle protestation grommelée du colosse.
– Ce n’était pas toi, d’accord. Okay. Très bien. Mais qui c’était, alors ?
– M’rappelle pas.
– Kaiser, ou un de ses gars ?
– M’rappelle pas.
– Le Grec ?
– M’rappelle pas.
– Tu es idiot au point de ne pas comprendre que j’essaie de t’aider ? La victime est chez Margaret, sur le brancard, inconscient, avec tellement de fractures qu’on a du mal à les compter.
Shoemaker considéra cette notion avec une grimace qui voulait dire : « c’est sûr que c’est triste, marsh’ll, mais qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? »
– C’est grave, cette fois. Margaret dit qu’il pourrait bien ne pas passer la journée.
Eli haussa ses vastes épaules mais, malgré son indifférence affectée, ne put empêcher ses deux mains de se crisper sur son fusil.
– Ce coup-ci, continuait Mac Coogan, ce ne sera pas une nuit dans ma cellule. Si jamais le type meurt, le coupable sera bon pour un séjour à Maryborough. Ça te plairait, huit à dix ans de pénitencier ?
Nouveau haussement d’épaules. Nouvelle moue de rien-à-foutre. Nouvelle tension des grosses pattes sur le Remington…

Mac Coogan se demanda un instant s’il n’allait pas dégainer son colt et coffrer cette grande andouille puis se ravisa. Ça ne servirait à rien. Eli n’avait nulle-part où aller. Il valait mieux le laisser mijoter chez lui, en attendant que les choses se précisent, de recueillir d’autres témoignages.
Ou bien que, arrangeant les affaires de tout le monde, l’Aborigène mal en point reprenne conscience, qui savait ?…
– Les autres ne vont pas se gêner pour te mettre tout sur le dos. Alors, rends-toi service : dis-moi qui a tapé.
– M’rappelle pas.
À bout de patience, le marshall fit deux pas en avant et lui pointa l’index à un centimètre visage.
– Elias Shoemaker. Mon boulot, c’est de maintenir la paix dans notre ville. Si jamais cette histoire fait les vagues que je crains, j’en profiterais pour te régler ton compte. Je vais te charger, crois-moi !
– Faites qu’est-ce que vous v’lez, Marsh’ll…
– Tu vas y aller, à Maryborough. Et qui s’occupera de Joanna et de ta fille ?
Le colosse le regarda de longues secondes, ses yeux d’un bleu très clair vides de toute expression, puis il prit une inspiration et déclara :
– Le pub, c’est interdit aux Moricauds. C’est écrit sul’panneau qu’Bersi il a mis derrière l’comptoir…

(À suivre)

 

 

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